Il suffit parfois d’apprendre quelques dizaines de mots grecs, de connaître l’alphabet et de savoir consulter un dictionnaire pour commencer à entendre cette formule : « En grec, cela veut réellement dire… » L’étude du grec du Nouveau Testament est évidemment extrêmement précieuse. Elle permet de mieux suivre la pensée des auteurs, de percevoir certaines nuances qu’une traduction ne peut pas toujours rendre et de comprendre pourquoi les traducteurs ont parfois choisi des formulations différentes. Mais une connaissance élémentaire du grec comporte également un danger : elle peut donner une assurance beaucoup plus grande que la compétence réellement acquise. Dans cet article, j’aimerais m’attarder uniquement sur la question du vocabulaire. On dit trop souvent : « Le mot grec dit… » ou « En grec, ce mot signifie… » Et souvent, c’est juste. Mais ce n’est pas toujours aussi simple, et pour cause : en grec, la nuance est toujours de rigueur. Un mot peut avoir plusieurs sens, plusieurs nuances, et sa signification précise ne peut être déterminée qu’en fonction de son usage et de son contexte. Or, ce n’est pas aussi simple que cela. Même le contexte n’est pas toujours déterminant. Quelques données concernant le vocabulaire du Nouveau Testament permettent de mesurer la complexité du problème.

Une première difficulté : la fréquence
Environ vingt pour cent des mots différents employés dans le Nouveau Testament apparaissent moins de cinquante fois. Autrement dit, un mot sur cinq appartient à un vocabulaire relativement rare. Cette statistique est beaucoup plus importante qu’elle ne semble l’être. Lorsqu’un mot apparaît plusieurs centaines de fois, nous disposons d’un grand nombre de contextes pour observer son emploi. Nous pouvons comparer les auteurs, les constructions grammaticales, les compléments qui l’accompagnent et les différentes nuances qu’il prend selon les passages. Mais lorsqu’un mot ne se rencontre que dix, cinq ou trois fois, notre base de comparaison devient beaucoup plus réduite. Plus la fréquence diminue, plus il devient dangereux de prétendre déterminer le sens d’un terme uniquement à partir de quelques occurrences. C’est ici que le dictionnaire devient indispensable, mais il ne suffit pas. Un lexique ne nous livre pas automatiquement « le sens » du mot. Il rassemble plusieurs emplois possibles établis à partir de différents contextes, et c’est ensuite à l’interprète de déterminer lequel de ces emplois convient dans le passage étudié. Un mot n’emporte pas avec lui, dans chaque phrase, toutes les définitions contenues dans son entrée de dictionnaire.
Le sens ne se réduit pas à la définition
L’exemple de 2 Corinthiens 11:26 montre bien qu’il ne suffit pas non plus de connaître la définition d’un mot. Dans ce seul verset, Paul emploie huit fois le même terme grec, kindynos, que la Louis Segond traduit ici par « péril ». Il parle des périls sur les fleuves, de la part des brigands, de la part de ceux de sa nation, de la part des païens, dans les villes, dans les déserts, sur la mer et parmi les faux frères.
La répétition elle-même de ce mot « kindynos » fait partie du message. Paul ne se contente pas d’énumérer plusieurs difficultés rencontrées au cours de son ministère. Le retour incessant du même mot crée un effet d’accumulation. Le danger semble surgir de partout. Il est géographique, parce qu’il existe dans les villes, dans les régions désertiques et sur la mer ; il est lié aux voyages et aux circonstances ; il est humain, puisqu’il vient des brigands, des compatriotes et des païens ; il pénètre même l’espace religieux avec les faux frères. La répétition de kindynos permet donc de sentir quelque chose que la simple définition du mot ne peut pas transmettre : Paul décrit un ministère apostolique constamment exposé au péril. Comprendre le grec, ici, ce n’est pas seulement savoir que kindynos signifie « danger ». C’est observer la manière dont Paul martèle ce terme et comprendre l’effet qu’il cherche à produire sur son lecteur.
Le problème des mots sans parallèle
La difficulté devient beaucoup plus grande lorsque nous rencontrons un hapax legomenon, c’est-à-dire un mot qui n’apparaît qu’une seule fois dans un corpus donné. Lorsqu’un mot revient souvent, nous pouvons comparer ses différents emplois et voir comment un auteur, ou plusieurs auteurs, l’utilisent. Avec un hapax, cette possibilité disparaît presque entièrement. On ne peut pas demander : « Comment Paul ou Jean emploient-ils habituellement ce mot ? », puisqu’il n’apparaît qu’une fois. Il faut alors chercher ailleurs.
Un exemple célèbre est celui de « epiousios » dans la prière du Seigneur : « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien » (Matthieu 6:11 ; cf. Luc 11:3). Le mot grec epiousios est précisément celui que nos bibles traduisent par « quotidien ». Or ce terme est extraordinairement rare et son sens exact a été discuté depuis l’Antiquité. Origène remarquait déjà qu’il ne le trouvait pas dans l’usage grec ordinaire. Les interprétations proposées ont été diverses : pain « quotidien », pain « nécessaire », pain « pour le jour qui vient », voire pain « futur ». Même aujourd’hui, aucun consensus absolu n’existe sur sa nuance exacte. Cet exemple est particulièrement instructif : le contexte aide évidemment, puisqu’il est question de pain demandé à Dieu, mais il ne suffit pas à déterminer avec certitude la nuance précise de l’adjectif. On doit donc examiner l’étymologie, les traductions anciennes, les Pères de l’Eglise, les éventuelles attestations parallèles et l’histoire de l’interprétation. Un hapax ne signifie donc pas nécessairement que nous ne savons rien ; il signifie plutôt que notre degré de certitude doit être mesuré.
Un autre exemple intéressant se trouve en Actes 17:22. Paul dit aux Athéniens qu’il les trouve « extrêmement religieux », selon la traduction de la Louis Segond. Le mot grec traduit par cette expression est « deisidaimonesterous ». Le terme n’apparaît qu’ici dans le Nouveau Testament et peut, selon le contexte grec plus large, avoir une nuance positive, « très religieux », ou négative, « superstitieux ».
Des auteurs grecs emploient le même champ lexical dans les deux sens. C’est précisément l’étude de cet usage extérieur au Nouveau Testament qui permet de comprendre pourquoi les traductions divergent et pourquoi il faut être prudent avant d’affirmer que Paul insultait les Athéniens ou, au contraire, les complimentait ouvertement. Le contexte de son discours suggère une formulation volontairement habile, qui lui permet d’établir un point de contact avant de reprendre leur ignorance du vrai Dieu. Ici encore, le dictionnaire ne tranche pas à lui seul : il signale plusieurs possibilités, mais l’interprète doit comparer l’usage grec et le contexte du discours.
D’autres témoins peuvent éclairer le sen
Ces exemples montrent ce que l’on fait normalement devant un mot très rare. On commence par le contexte immédiat et la syntaxe. On recherche ensuite les autres occurrences éventuelles dans la Septante, qui constitue un témoin essentiel du grec biblique. Si le mot y est également rare ou absent, on élargit encore la recherche : littérature juive grecque, auteurs grecs contemporains ou proches chronologiquement, papyri, inscriptions, lettres privées, documents juridiques ou commerciaux. Ces textes sont précieux parce qu’ils montrent comment le grec était réellement employé hors du Nouveau Testament. Mais il faut toujours tenir compte de la date et du milieu : une occurrence chez Homère, plusieurs siècles auparavant, ou dans un texte byzantin beaucoup plus tardif, n’a pas automatiquement la même valeur qu’un document du Ier siècle.
Les parallèles ne résolvent pas tout
Ces témoins extérieurs peuvent donc nous orienter et nous aider à délimiter les sens possibles d’un mot, mais ils ne nous donnent pas automatiquement la signification exacte voulue par l’auteur biblique. Celui-ci peut employer un terme avec une nuance particulière, peut-être parfaitement intelligible pour ses premiers lecteurs, mais dont les autres attestations ne nous sont tout simplement pas parvenues. Il faut se rappeler que nous ne possédons qu’une partie de la littérature et des documents produits dans le monde grec ancien. L’étude comparative est donc indispensable, mais elle ne supprime jamais entièrement la nécessité de la prudence.
Une difficulté concentrée
Le cas d’Apocalypse 21:20 devient particulièrement frappant. La Louis Segond traduit : « le cinquième de sardonyx, le sixième de sardoine, le septième de chrysolithe, le huitième de béryl, le neuvième de topaze, le dixième de chrysoprase, le onzième d’hyacinthe, le douzième d’améthyste. »
Le texte grec emploie ici les termes sardonyx, sardion, chrysolithos, bēryllos, topazion, chrysoprasos, hyakinthos et amethystos. Plusieurs de ces mots n’apparaissent nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament. Il ne s’agit donc plus d’un seul mot rare dont il faut rechercher le sens, mais d’une accumulation exceptionnelle de termes pour lesquels le Nouveau Testament lui-même fournit très peu, voire aucun, point de comparaison.
Cette concentration rend le travail lexical particulièrement délicat. La difficulté se multiplie encore parce que les noms antiques des pierres ne correspondent pas toujours exactement à nos classifications minéralogiques modernes. Pour les comprendre, il faut donc croiser le grec biblique, la Septante, les auteurs anciens, les descriptions minéralogiques de l’Antiquité et parfois les données historiques ou archéologiques. Apocalypse 21:20 illustre ainsi de manière spectaculaire une réalité essentielle : lorsque le Nouveau Testament ne nous donne pas suffisamment d’éléments pour définir un mot, il faut sortir du Nouveau Testament lui-même pour mieux comprendre la langue dans laquelle il a été écrit.
Une autre statistique permet de mesurer l’étendue du phénomène : environ 525 versets seulement du Nouveau Testament ne contiennent aucun mot apparaissant moins de cinquante fois. Cela signifie que, dans la grande majorité du texte, le lecteur rencontre au moins un terme relativement peu fréquent. Cette réalité explique pourquoi même un étudiant sérieux, ayant appris plusieurs centaines de mots et maîtrisant correctement la grammaire de base, doit encore consulter régulièrement ses lexiques. Ce n’est pas nécessairement le signe d’une mauvaise connaissance du grec ; c’est tout simplement la nature du corpus. Une grande partie du Nouveau Testament repose sur un vocabulaire très fréquent, mais presque partout apparaissent également des mots moins courants qui demandent davantage de prudence. Cette donnée devrait déjà rendre plus réservé celui qui, après quelques années de grec, estime pouvoir corriger facilement toutes les traductions en annonçant : « Le grec dit en réalité tout autre chose. »
Même plusieurs occurrences ne suffisent pas toujours
On peut prendre un exemple concret avec le mot « perisseuma », qui apparaît cinq fois dans le Nouveau Testament. Son idée générale est celle de ce qui est « en plus », de ce qui déborde ou reste au-delà du nécessaire, mais cette idée prend des formes différentes selon les passages. En Matthieu 12:34 et Luc 6:45, Jésus parle de « l’abondance du cœur » : ici, le mot désigne ce qui remplit intérieurement une personne au point de s’exprimer par ses paroles. En Marc 8:8, après la multiplication des pains, il désigne au contraire les morceaux qui « restaient », c’est-à-dire les surplus de nourriture recueillis dans les paniers. Enfin, en 2 Corinthiens 8:14, Paul parle de « l’abondance » matérielle des uns qui peut suppléer au manque des autres. Le même mot peut donc évoquer le trop-plein du cœur, les restes d’un repas ou encore un surplus de ressources financières.
Cela montre très bien pourquoi la fréquence d’un mot ne résout pas automatiquement le problème de son interprétation. Même lorsqu’un terme apparaît plusieurs fois, on ne peut pas simplement choisir une définition dans un dictionnaire et la reporter mécaniquement partout. Il faut encore observer comment l’auteur l’emploie dans chaque passage et quel aspect de son sens général est activé par le contexte.
Jean 17 présente toutefois un contraste fascinant. Dans cette longue prière sacerdotale de Jésus, le vocabulaire utilisé est exceptionnellement fréquent : tous les mots employés dans le chapitre apparaissent au moins onze fois dans le Nouveau Testament. On pourrait donc penser qu’un tel texte est facile à interpréter. Il l’est sans doute davantage sur le plan purement lexical que certains passages de l’Apocalypse, mais cela ne signifie pas que sa pensée soit simple. Jean utilise des mots très courants : Père, Fils, monde, gloire, connaître, donner, nom, un. Pourtant, leur fréquence ne supprime en rien la profondeur du texte. Tout dépend de la manière dont Jean les emploie, de leurs relations dans le chapitre et de leur usage dans l’ensemble de son Évangile. Que signifie « glorifier » chez Jean ? Que signifie « connaître » Dieu ? Dans quel sens Jésus parle-t-il de ceux qui sont « un » ? Un dictionnaire peut dresser la liste des sens possibles, mais il ne peut pas reconstruire à notre place la théologie johannique. Ainsi, un mot très courant peut parfois exiger autant de travail exégétique qu’un mot rare.
La fréquence n’élimine pas l’ambiguïté
Prenons le mot kosmos, généralement traduit par « monde ». Il s’agit d’un mot extrêmement courant dans le Nouveau Testament et particulièrement fréquent chez Jean, mais sa fréquence ne signifie pas que son sens soit toujours évident. Dans Jean 3:16, lorsque Jésus dit que « Dieu a tant aimé le monde », kosmos désigne l’humanité comme objet de l’amour de Dieu. En Jean 17:5, lorsqu’il parle de la gloire qu’il avait auprès du Père « avant que le monde fût », le même mot désigne plutôt l’ordre créé, le monde dans son existence même. Dans Jean 17:9, en revanche, Jésus déclare : « Je ne prie pas pour le monde », et quelques versets plus loin il affirme que ses disciples « ne sont pas du monde » et que « le monde les a haïs ». Ici, kosmos prend une autre nuance : il désigne l’humanité ou l’ordre humain dans son opposition à Dieu. Le même auteur, dans le même Évangile, peut donc utiliser le même mot pour parler de la création, de l’humanité aimée de Dieu ou encore du monde en tant que système hostile à Dieu.
Cette diversité est particulièrement importante dans Jean 17, où kosmos revient de nombreuses fois. Il serait donc dangereux de prendre une seule définition de « monde » dans un lexique et de l’appliquer mécaniquement à toutes les occurrences du chapitre. Le sens doit être déterminé à chaque fois par la phrase, le contexte immédiat et l’usage plus large de Jean. Le cas de kosmos montre ainsi qu’un mot très fréquent peut parfois poser autant de difficultés d’interprétation qu’un terme rare : ce n’est pas parce que nous connaissons parfaitement sa traduction habituelle que nous savons automatiquement ce qu’il désigne dans chaque passage.
Une langue qui impose la prudence
C’est précisément ici que se trouve l’une des principales limites d’une connaissance superficielle du grec. Le sens d’un texte ne dépend jamais seulement de la traduction d’un mot isolé. Il faut considérer sa forme grammaticale, sa fonction syntaxique, ses relations avec les autres mots de la phrase, le contexte immédiat, le style de l’auteur, le genre littéraire et, parfois, l’histoire du terme. Il faut surtout apprendre à distinguer les différents sens qu’un mot peut avoir de celui qu’il possède réellement dans un passage donné. C’est pourquoi la formule souvent entendue dans les prédications, « le mot grec signifie littéralement… », devrait toujours nous rendre prudents. La bonne question n’est pas seulement : « Que peut signifier ce mot ? », mais aussi : « Que signifie-t-il ici, dans cette phrase, chez cet auteur, dans cette construction et dans ce contexte ? »
Apprendre le grec du Nouveau Testament est une entreprise extrêmement enrichissante, mais plus on avance dans son étude, plus on découvre combien la langue demande de précision et de prudence. Quelques connaissances suffisent parfois pour produire beaucoup d’assurance. Une connaissance plus profonde du grec conduit généralement à davantage de nuance, de rigueur et d’humilité devant le texte.