Un “faux” dictionnaire auquel des millions
de chrétiens font confiance

Peu de lecteurs sérieux de la Bible n’ont jamais entendu parler du dictionnaire Strong. Depuis des générations, pasteurs, enseignants et simples chrétiens utilisent les numéros Strong pour identifier les mots hébreux et grecs qui se trouvent derrière une traduction biblique. Aujourd’hui, disponible aussi en français, ce système est partout. Il suffit de cliquer sur un numéro dans une application ou sur un site biblique pour voir apparaître le mot grec ou hébreu, une translittération et quelques expressions françaises, généralement sous un titre comme « Dictionnaire Strong » ou « Définition Strong ».
L’impression donnée au lecteur est évidente : je ne connais pas le grec, mais grâce au Strong, je peux rechercher le mot original et découvrir ce qu’il signifie. C’est précisément ici que commence le problème. Des millions de chrétiens pensent consulter un dictionnaire grec ou hébreu, sans savoir qu’en réalité ce n’est pas ce qu’ils font, car le Strong n’est tout simplement pas un dictionnaire.
Cela ne signifie pas que James Strong aurait produit un mauvais ouvrage. Bien au contraire. Son Exhaustive Concordance of the Bible, publiée en 1890, représentait un travail monumental. Strong n’avait tout simplement pas entrepris de rédiger le dictionnaire grec ou hébreu que beaucoup pensent consulter aujourd’hui. Son ouvrage était avant tout une concordance biblique : un immense système permettant de retrouver les mots de la Bible et de les relier, grâce à des numéros, aux termes hébreux et grecs correspondants. À ces numéros, Strong ajouta ce qu’il appelait lui-même un « Brief Dictionary », un « dictionnaire abrégé », donnant quelques renseignements sur le mot original, son étymologie supposée, son sens général et ses différentes traductions. Strong le présentait explicitement comme « bref et simple », par opposition aux lexiques beaucoup plus développés auxquels il renvoyait le lecteur. Bien qu’il l’appelât lui-même un Brief Dictionary, Strong ne prétendait pas fournir le type de dictionnaire lexical complet que beaucoup pensent consulter aujourd’hui. Pour comprendre où se situe le problème, il faut maintenant regarder de plus près comment ce Brief Dictionary était construit et, surtout, ce qu’il donnait réellement comme « significations » des mots grecs et hébreux.
Strong ne prétendait pas fournir le type de dictionnaire lexical complet que beaucoup pensent consulter aujourd’hui
Ce que Strong avait réellement créé
Pour le comprendre, il faut repartir de la concordance elle-même. Strong travaillait sur une Bible anglaise, la King James Version. Son immense travail consistait à répertorier les mots de cette traduction et à permettre au lecteur d’identifier, grâce à son système de numéros, les mots hébreux et grecs qui se trouvaient derrière eux. Lorsqu’un même mot grec était traduit de différentes manières dans la KJV, le numéro Strong permettait ainsi de reconnaître qu’il s’agissait toujours du même terme original. Inversement, lorsqu’un même mot anglais traduisait plusieurs termes grecs différents, les numéros permettaient de les distinguer. Pour une concordance, le système était remarquable.
Mais Strong ne s’arrêta pas là. À côté de cette immense concordance, il ajouta deux dictionnaires concis, l’un pour l’hébreu et l’autre pour le grec. Et c’est ici qu’il faut regarder attentivement ce qu’il faisait. Ses notices donnaient quelques renseignements sur le mot original, notamment son étymologie et son sens général, mais le « dictionnaire » était construit autour des différentes manières dont chaque mot grec ou hébreu avait été traduit dans l’Authorized Version, c’est-à-dire la KJV. Les mots anglais que le lecteur y trouvait n’étaient donc pas simplement les définitions anglaises d’un mot grec, comme dans un dictionnaire grec-anglais : ils correspondaient aux termes employés par la KJV pour traduire ce mot dans ses différents contextes.
La distinction est capitale. Lorsqu’un mot grec est suivi de plusieurs mots anglais dans le Strong, ceux-ci ne constituent pas nécessairement une série de définitions du mot grec. Ce sont, pour une part importante, les différents mots que les traducteurs de la KJV ont employés pour rendre le même terme grec dans leurs contextes respectifs. Le lecteur croit donc lire : « Ce mot grec signifie ceci, ceci et ceci », alors qu’il lit en grande partie : « Voici les différents mots anglais par lesquels la KJV a traduit ce mot grec. »
Or ce sont deux choses différentes.
Un dictionnaire cherche à établir les différents sens qu’un mot possède dans une langue à partir de son usage. Une concordance permet de retrouver les occurrences d’un mot et, dans le système de Strong, de voir notamment comment les traducteurs de la KJV l’ont rendu. Les équivalents anglais employés par une traduction peuvent évidemment nous renseigner sur le sens d’un mot grec, mais ils ne deviennent pas pour autant ses définitions.
Les mots anglais que le lecteur y trouvait n’étaient donc pas simplement les définitions anglaises d’un mot grec, comme dans un dictionnaire grec-anglais : ils correspondaient aux termes employés par la KJV pour traduire ce mot dans ses différents contextes.
C’est précisément cette distinction qui tend à disparaître lorsque la notice Strong est détachée de la concordance et présentée seule à l’écran sous le titre « Dictionnaire Strong ». Le lecteur voit un mot grec suivi de plusieurs mots anglais, ou aujourd’hui de plusieurs mots français, et il est naturellement porté à comprendre : « Voilà les différentes significations de ce mot grec. » Pourtant, une partie de ce qu’il lit lui indique en réalité comment ce mot a été traduit dans une version anglaise, bien précise, de la Bible.
Et nous n’avons encore parcouru que la moitié du chemin. Car lorsque le Strong passe de l’anglais au français, une nouvelle étape s’ajoute entre le lecteur francophone et le mot grec original.
Certes, son dictionnaire ne faisait pas que reproduire les traductions anglaises de la KJV. Strong fournissait aussi de véritables informations lexicales. Beaucoup sont correctes et utiles. Mais elles étaient extrêmement condensées et appartenaient à un système conçu autour d’une concordance anglaise correspondant à une traduction précise, la KJV standardisée issue de la révision de Benjamin Blayney de 1769.
Dans l’ouvrage original, le fonctionnement était donc clair. Le lecteur partait de sa KJV, retrouvait un mot dans la concordance, identifiait le mot grec ou hébreu grâce au numéro Strong, consultait une courte notice, puis pouvait suivre les différentes occurrences du mot et les différentes manières dont il avait été traduit dans la KJV. Strong n’a trompé personne : il a clairement expliqué ce qu’il avait fait et les limites de son outil.
Aujourd’hui, ce contexte a presque entièrement disparu. Le lecteur clique sur un numéro et voit apparaître une petite fenêtre intitulée « Définition Strong ». La concordance originale n’est même plus visible. Ce qui était une aide concise accompagnant une concordance est devenu, dans l’esprit de beaucoup, « le dictionnaire grec et hébreu ».
C’est dans ce sens précis que je parle d’un faux dictionnaire. Ce qui est faux n’est pas nécessairement l’information qu’il contient. Ce qui est faux est la fonction que nous lui attribuons.
Une glose n’est pas une définition
Une grande partie du problème vient d’une confusion très simple : un équivalent de traduction n’est pas une définition.
Prenons un exemple dans une langue moderne. Le verbe anglais run peut être traduit en français de différentes manières selon le contexte. To run down the street signifie courir dans la rue ; lorsqu’une machine runs, elle fonctionne ; to run a business signifie gérer une entreprise ; et lorsque de l’eau runs down a wall, elle coule le long d’un mur. Courir, fonctionner, gérer et couler sont donc ici quatre traductions parfaitement légitimes du même verbe anglais, mais elles ne sont pas interchangeables.
Mais imaginez maintenant un dictionnaire qui présenterait simplement :
run : courir, fonctionner, gérer, couler.
La liste serait exacte, mais elle ne constituerait pas pour autant une définition suffisante du verbe run. Elle nous indiquerait différentes manières de le traduire en français selon les contextes. Elle ne nous dirait pas que run signifie indistinctement courir, fonctionner, gérer et couler chaque fois qu’il apparaît dans une phrase anglaise. C’est précisément le contexte qui permet de déterminer quel sens le mot prend dans chaque emploi.
La même chose se produit avec le Strong. Lorsqu’un même mot grec a été traduit de plusieurs manières dans la KJV, ces différents équivalents anglais peuvent apparaître dans la notice. Ils sont légitimes dans les passages où la KJV les emploie, mais ils ne constituent pas pour autant une liste de définitions interchangeables du mot grec.
Prenons logos (λόγος), Strong G3056. Dans la notice Strong originale, on trouve une longue série de traductions de la KJV : account, cause, communication, doctrine, matter, preaching, reason, saying, speech, talk, thing, word, etc. Ce ne sont pas simplement autant de définitions anglaises de logos : ce sont, pour une bonne part, les différents mots par lesquels la KJV a traduit logos selon les passages.
Lorsque ces données arrivent en français, le lecteur peut se retrouver devant une série d’équivalents tels que parole, paroles, compte, discours, mot, bruit, langage, affaire, prédication, raison, etc. Selon la ressource utilisée, certains proviennent de la traduction ou de l’adaptation des données du Strong anglais, tandis que d’autres correspondent aux différentes manières dont logos a été rendu dans la Louis Segond. Le lecteur voit alors cette liste sous une rubrique intitulée « Définition Strong » et peut naturellement penser : « Voilà ce que logos signifie en grec. » Mais ce qu’il a devant lui mélange en réalité des informations lexicales concises et des équivalents de traduction.
La même chose se produit avec le Strong. Lorsqu’un même mot grec a été traduit de plusieurs manières dans la KJV, ces différents équivalents anglais peuvent apparaître dans la notice. Ils sont légitimes dans les passages où la KJV les emploie, mais ils ne constituent pas pour autant une liste de définitions interchangeables du mot grec.
C’est précisément ici que l’erreur devient possible. Ces mots français ne sont pas nécessairement faux, mais ils ne constituent pas pour autant une série de définitions que l’on pourrait appliquer librement à chaque occurrence de logos. Le fait que logos ait été traduit par « raison » dans un passage, par « parole » dans un autre ou par « discours » ailleurs ne signifie pas que toutes ces idées soient présentes chaque fois que le mot apparaît.
Prenons Jean 1:1 : « Au commencement était la Parole. » Le fait qu’une ressource Strong associe également à logos des termes comme « raison », « discours », « affaire » ou « prédication » ne nous autorise pas à les introduire dans ce verset. Ces équivalents appartiennent à d’autres contextes. Pour savoir ce que logos signifie ici, il faut étudier son emploi dans la phrase, dans le prologue de Jean et dans son contexte littéraire. On ne peut pas simplement choisir, dans la liste Strong, l’équivalent qui produit l’interprétation la plus intéressante.
C’est ce que les linguistes appellent parfois le transfert illégitime de totalité : on rassemble plusieurs sens ou traductions possibles d’un mot et on les fait entrer tous dans une seule occurrence. Or un mot ne signifie pas, dans chaque phrase, tout ce qu’il peut signifier ailleurs.
Ekklesia : lorsque l’étymologie devient une définition
L’un des exemples les plus connus est ekklesia (ἐκκλησία), G1577, généralement traduit par « Église » ou « assemblée ».
Strong rattache ekklesia à ek, « hors de », et kaleō, « appeler ». De là vient une explication répétée dans des milliers de prédications : « Le mot grec traduit par Église signifie littéralement les appelés hors de. L’Église est donc le peuple que Dieu a appelé hors du monde. »
La théologie selon laquelle Dieu appelle son peuple et le met à part peut évidemment être établie bibliquement. Ce n’est pas le problème. Le problème consiste à affirmer que c’est ce que signifie le mot grec ekklesia.
Le Nouveau Testament lui-même suffit à montrer la difficulté. Dans Actes 19, Luc utilise ekklesia pour parler du rassemblement tumultueux d’Éphèse. Au verset 32, la foule en confusion est appelée une ekklesia. Au verset 39, le secrétaire de la ville parle d’une ekklesia légale, une assemblée régulière de citoyens. Au verset 41, il renvoie l’assemblée.
Ces gens ne sont évidemment pas « les appelés hors du monde » au sens chrétien. Ekklesia était déjà un mot grec désignant une assemblée ou un rassemblement. La Septante l’utilisait également pour l’assemblée d’Israël.
L’erreur consiste donc à prendre l’histoire ou la formation d’un mot et à en faire sa définition. Une étymologie peut être intéressante, mais ce sont les usages réels du mot qui déterminent son sens.
Ironiquement, Strong lui-même peut nous aider à corriger le mauvais usage de Strong. Si, au lieu de nous arrêter à sa courte notice, nous utilisons son numéro pour rechercher toutes les occurrences de G1577, Actes 19 nous oblige à abandonner l’idée que ekklesia signifie simplement « les appelés hors de ». Utiliser Strong comme concordance devient alors plus sûr que l’utiliser comme dictionnaire.
Proskuneō : le chien qui entre dans la prédication
Un exemple encore plus spectaculaire est proskuneō (προσκυνέω), G4352, généralement traduit par « adorer », « se prosterner » ou « rendre hommage ».
L’ancienne notice Strong rattache le mot à pros et à un dérivé supposé de kuōn, « chien », avec l’image de quelqu’un qui embrasse comme « un chien léchant la main de son maître ». Strong passe ensuite au véritable usage du mot : se courber, se prosterner, rendre hommage ou adorer.
Le problème est facile à imaginer. L’image du chien est tellement frappante qu’un prédicateur peut en faire tout son enseignement : « Savez-vous ce que signifie littéralement adorer en grec ? C’est comme un chien qui lèche la main de son maître. »
Mais cette image pittoresque n’est pas la définition lexicale de proskuneō. L’usage du mot concerne la prosternation, l’hommage, la révérence et l’adoration. Une étymologie ancienne et discutable s’est transformée en « sens littéral », puis le sens littéral est devenu une prédication.
Voilà précisément pourquoi quelques lignes d’étymologie et quelques équivalents ne peuvent remplacer une étude lexicale.
Monogenēs : lorsque la recherche a progressé depuis Strong
Le cas de monogenēs (μονογενής), G3439, montre une autre limite. Dans son ouvrage original, Strong rattache le mot à monos et ginomai et donne only-born, « seul né » ou « seul engendré », ce qui correspond au célèbre only begotten de la King James dans Jean 3.16.
Fait intéressant, les adaptations françaises couramment utilisées ne reproduisent plus cette définition telle quelle : elles donnent plutôt « seul de son espèce, unique » et indiquent comme traductions « unique, fils unique », tout en conservant l’étymologie « vient de monos et ginomai ».
Cette évolution dans les adaptations françaises ne vient pas de nulle part. La lexicographie ultérieure, fondée sur un corpus grec beaucoup plus vaste, a mis davantage l’accent sur l’idée d’« unique », « seul de son genre », « seul et unique ». L’usage du mot dans le Nouveau Testament lui-même est instructif. Hébreux 11.17 parle ainsi d’Isaac comme monogenēs, alors qu’Abraham avait également engendré Ismaël. L’accent ne peut donc pas simplement porter sur le fait d’avoir été biologiquement le seul enfant engendré.
Fait intéressant, les adaptations françaises couramment utilisées ne reproduisent plus cette définition telle quelle : elles donnent plutôt « seul de son espèce, unique » et indiquent comme traductions « unique, fils unique », tout en conservant l’étymologie « vient de monos et ginomai».
La question ici n’est pas de reconstruire toute une doctrine christologique à partir d’un mot. Elle est beaucoup plus limitée : peut-on ouvrir le Strong original et déclarer que monogenēs « signifie littéralement seul engendré » ? Une étude plus large de l’usage grec montre que les choses sont plus complexes.
Cet exemple rappelle également quelque chose d’évident : Strong travaillait au XIXe siècle. Il ne disposait pas de toute la documentation linguistique dont nous disposons aujourd’hui.
Plus d’un siècle de découvertes depuis Strong
La concordance de Strong fut publiée en 1890, précisément à l’époque où d’immenses quantités de papyrus grecs commençaient à être découvertes en Égypte. Lettres privées, contrats, reçus, pétitions, documents juridiques et textes de la vie quotidienne permirent progressivement de mieux comprendre la koinè, le grec du monde dans lequel fut écrit le Nouveau Testament.
Strong ne pouvait évidemment pas utiliser des documents qui n’avaient pas encore été découverts ou étudiés. Ce n’est pas une critique contre lui. Il travaillait avec les connaissances disponibles à son époque.
Mais cela signifie qu’un dictionnaire concis publié à la fin du XIXe siècle ne peut pas constituer, à lui seul, notre référence lexicale au XXIe siècle. Les lexiques modernes disposent d’un corpus beaucoup plus vaste : Nouveau Testament, Septante, papyrus, inscriptions et autres textes grecs. Ils peuvent comparer les usages et distinguer différents sens avec une précision dont Strong ne disposait pas.
Cela ne rend pas automatiquement ses notices fausses. Beaucoup restent parfaitement correctes. Le problème est différent : une information peut être correcte sans que l’outil qui la fournit soit suffisant pour démontrer qu’elle est correcte dans le passage que nous étudions.
Le problème particulier du Strong français
Pour le lecteur francophone, une difficulté supplémentaire apparaît. Strong n’a évidemment pas construit son ouvrage à partir d’une Bible française. Son système original était lié à la King James Version. Pour rendre Strong accessible au monde francophone, il a donc fallu effectuer un immense travail de traduction et d’adaptation. Certaines éditions françaises indiquent notamment avoir utilisé la Louis Segond 1910 pour établir leurs correspondances françaises. Il faut reconnaître la valeur de ce travail, mais traduire parfaitement un outil ne change pas la nature de l’outil traduit.
Le lecteur français peut ainsi croire qu’il suit un chemin très simple : grec → définition française. En réalité, selon la ressource qu’il consulte, une partie des informations peut avoir suivi un parcours plus complexe : grec → information lexicale de Strong et traductions de la KJV → traduction ou adaptation française. À cela peuvent encore s’ajouter les différents rendus du même mot dans la Louis Segond. Plusieurs types d’informations peuvent donc se retrouver rassemblés sous une même rubrique intitulée « Définition Strong ».
Cela ne signifie pas que les mots français proposés soient faux. Beaucoup sont parfaitement justes. Mais ils ne doivent pas être automatiquement reçus comme des définitions françaises directement établies à partir du grec. Dans certains cas, nous sommes devant la traduction française d’une information lexicale anglaise de Strong ; dans d’autres, devant des équivalents issus des traductions de la KJV ; ailleurs encore peuvent s’ajouter les différents rendus du mot dans la Louis Segond. Le Strong français ne devient donc pas un lexique grec-français simplement parce qu’il affiche aujourd’hui un mot grec à côté de plusieurs mots français.
« J’ai regardé dans le grec… »
C’est probablement dans la prédication que les conséquences de cette confusion deviennent les plus visibles. Nous avons tous entendu cette formule : « J’ai regardé dans le grec, et ce mot signifie réellement… » Parfois, cette affirmation repose sur une véritable étude du grec, sur l’examen du contexte et sur la consultation de plusieurs ressources lexicales. Mais parfois, le prédicateur a simplement cliqué sur un numéro Strong, trouvé quatre ou cinq expressions françaises et choisi celle qui convient le mieux à son message.
Il a certainement consulté une information concernant un mot grec, mais ce n’est pas exactement la même chose qu’avoir étudié ce que ce mot signifie en grec dans ce passage. Supposons que la traduction française donne X et que la notice Strong propose X, Y et Z. Le prédicateur trouve Y beaucoup plus intéressant et annonce : « La traduction dit X, mais en grec le mot signifie réellement Y. » Or Y peut simplement correspondre à une traduction possible de ce mot dans un autre contexte. Le fait qu’un mot grec ait été traduit d’une certaine manière dans un verset ne prouve pas qu’il possède ce même sens dans tous les autres.
Il faut donc être particulièrement prudent lorsque Strong semble soudain nous révéler un sens que toutes les grandes traductions auraient manqué. Les traductions ne sont pas infaillibles, et l’étude du grec peut certainement révéler des nuances difficiles à rendre en français. Mais plus l’affirmation est importante, plus elle exige de preuves. Trouver un autre mot français sous un numéro Strong ne suffit pas pour corriger des équipes de traducteurs qui ont travaillé directement sur le texte grec en utilisant des ressources lexicales beaucoup plus importantes.
Même le texte grec n’est pas toujours exactement le même
Une autre limite doit être distinguée des précédentes, car elle ne concerne plus directement la lexicographie. Strong construisit sa concordance à partir de la King James Version. Le Nouveau Testament de la KJV repose historiquement sur la tradition grecque imprimée que l’on désigne généralement sous le nom de Textus Receptus, même si la situation est plus complexe et que la KJV ne correspond pas exactement à une seule édition de ce texte.
La plupart des grandes traductions modernes sont aujourd’hui établies à partir d’éditions critiques du Nouveau Testament grec, fondées sur un ensemble beaucoup plus vaste de données manuscrites. Dans l’immense majorité des passages, cela ne change rien à l’utilisation des numéros Strong. Logos reste logos, ekklesia reste ekklesia. Il ne faut certainement pas donner l’impression que la KJV et les éditions critiques représenteraient deux Nouveau Testaments complètement différents.
Il existe cependant des passages où les différences deviennent visibles. Actes 8.37 figure dans la KJV mais n’est généralement pas placé dans le texte principal des éditions critiques modernes. Le célèbre Comma Johanneum de 1 Jean 5.7-8 relève du même type de question textuelle.
Dans de tels cas, demander « Que signifie le mot grec ? » vient déjà trop tard. Il faut d’abord établir quel texte grec nous avons devant nous. Nous sommes alors confrontés à trois questions distinctes : quel est le texte grec ? quel est le mot grec ? et que signifie ce mot dans ce contexte ? Strong peut être très utile pour la deuxième, mais il ne peut pas résoudre à lui seul la première ni la troisième.
Alors, faut-il abandonner Strong ?
Certainement pas. Les numéros Strong demeurent extrêmement utiles pour identifier les mots grecs et hébreux. Ils permettent à quelqu’un qui ne connaît pas ces langues de découvrir que deux mots français différents peuvent traduire le même mot grec, ou qu’un même mot français peut correspondre à plusieurs mots grecs différents.
Strong est également très utile pour retrouver les occurrences. Une fois le mot identifié, nous pouvons voir où il apparaît ailleurs, comparer les passages et observer comment il fonctionne dans différents contextes. C’est d’ailleurs souvent là que commence une véritable étude lexicale. Même la courte notice Strong peut servir de première orientation en fournissant quelques renseignements sur le mot, son origine supposée, son sens général et les différentes manières dont il a été traduit.
Le problème commence lorsque cette première orientation devient la conclusion de l’étude. La règle pourrait donc être très simple : utilisez Strong pour identifier le mot, puis utilisez la concordance pour suivre le mot. Ne supposez pas que les quelques expressions placées sous son numéro déterminent automatiquement ce qu’il signifie dans votre verset.
Si l’interprétation d’un passage dépend réellement du sens précis d’un mot, il faut aller plus loin. Il faut examiner les autres occurrences, le contexte immédiat, la manière dont l’auteur utilise ce vocabulaire et, lorsque cela devient nécessaire, consulter un véritable lexique. Moins nous connaissons la langue originale, plus cette prudence devient importante, non parce que le grec et l’hébreu seraient réservés à une élite universitaire, mais parce que celui qui ne connaît pas la langue dépend davantage des outils qu’il consulte et dispose de moins de moyens pour détecter leur mauvaise utilisation.
Un excellent serviteur, un mauvais maître
James Strong mérite donc notre respect. Son travail était extraordinaire et son système de numérotation a permis à des générations de chrétiens d’accéder d’une manière nouvelle aux mots originaux des Écritures. Mais il faut remettre son « dictionnaire » à sa place et l’utiliser pour ce qu’il est réellement.
Le Strong que des millions de chrétiens consultent aujourd’hui n’est pas un véritable lexique grec-français ou hébreu-français. À l’origine, il s’agissait d’une aide lexicale extrêmement concise accompagnant une concordance de la King James Version. Dans le monde francophone, cette information a ensuite dû être traduite et adaptée, avec parfois l’ajout des différents équivalents relevés dans la Louis Segond.
Voilà pourquoi je parle d’un « faux dictionnaire ». Cela ne signifie ni que James Strong aurait produit de fausses informations, ni que tout ce qui apparaît sous un numéro Strong serait erroné, ni que ceux qui ont adapté son travail en français auraient mal accompli leur tâche. Ce qui est faux, c’est la fonction que nous avons fini par lui attribuer : nous avons transformé une aide concise liée à une concordance en un dictionnaire grec et hébreu censé pouvoir trancher le sens des mots bibliques.
C’est alors que les erreurs commencent. Une étymologie devient une définition, une traduction possible devient « le sens littéral », une signification attestée dans un contexte est transportée dans un autre, et quelques mots français affichés sous un numéro donnent l’impression que nous avons désormais accès directement au grec. Pourtant, comme nous l’avons vu, ce que le lecteur consulte peut mêler information lexicale concise, rendus de la KJV et adaptation française.
Gardons donc Strong et gardons ses numéros. Utilisons-les pour identifier les mots et suivre leurs occurrences, mais cessons de croire qu’un clic sur « Définition Strong » équivaut à consulter le grec. Le numéro Strong nous indique quel mot nous regardons et sa courte notice nous donne quelques informations préliminaires sur ce mot. Mais ni le numéro ni la notice ne peuvent, à eux seuls, déterminer ce que ce mot signifie dans le verset précis que nous étudions. C’est là que doit commencer l’étude, et non là qu’elle doit se terminer.
Mais que faire si l’on ne connaît pas l’anglais ?
Une objection légitime demeure. Les grands lexiques de référence sont souvent publiés en anglais ou en allemand. Que peut donc utiliser le lecteur francophone qui ne maîtrise pas ces langues et qui voudrait aller plus loin que le Strong ? Heureusement, il existe plusieurs bons outils directement accessibles en français.
Pour le grec du Nouveau Testament, le Dictionnaire grec-français du Nouveau Testament de Maurice Carrez et François Morel reste un véritable outil lexical consacré spécifiquement au vocabulaire du Nouveau Testament. Contrairement au Strong, son projet est précisément de partir du grec pour en décrire le sens en français. Il existe aujourd’hui également sous forme numérique. Plus récemment, Richard E. Pigeon a publié un Lexique grec-français du Nouveau Testament qui présente plus de 5 500 mots grecs avec leur translittération, leur fonction grammaticale, leur fréquence, des définitions et de nombreuses références bibliques. Il conserve également les numéros Strong, ce qui permet à celui qui les utilise déjà de passer facilement du numéro à une étude plus sérieuse du mot.
Pour l’Ancien Testament, le Dictionnaire d’hébreu et d’araméen bibliques de Philippe Reymond constitue une excellente ressource en français. Il a précisément été conçu pour permettre aux étudiants francophones de travailler directement sur le vocabulaire de la Bible hébraïque sans dépendre constamment des grands dictionnaires anglais ou allemands.
Aucun de ces ouvrages ne dispense évidemment d’examiner le contexte. Un véritable dictionnaire ne remplace pas davantage l’exégèse que le Strong. Mais la différence est fondamentale : nous ne demandons plus à une liste de traductions de nous dire ce qu’un mot signifie. Nous consultons des ouvrages dont le travail consiste précisément à étudier et à décrire le vocabulaire de la langue originale.
Liste d’outils disponibles en français
Pour le grec, le Carrez–Morel, Dictionnaire grec-français du Nouveau Testament a bien une fiche Fnac, mais il est indiqué « ce produit n’est plus en vente ». Fnac
Voir le Carrez–Morel sur Fnac
En revanche, il y a actuellement chez Fnac une édition plus récente, Dictionnaire grec-français du Nouveau Testament (Bibli’O, 2021), qui couvre le vocabulaire du NT grec Nestle-Aland 28 ainsi que les variantes du texte majoritaire. Il est affiché à 17,90 € et disponible. Fnac
Voir le Dictionnaire grec-français du Nouveau Testament Bibli’O sur Fnac
Pour l’hébreu, le Philippe Reymond, Dictionnaire d’hébreu et d’araméen bibliques est bien disponible chez Fnac, édition 2017, autour de 45 €. C’est celui que je prendrais sans hésiter parmi les outils français d’hébreu biblique. Fnac
Voir le Reymond sur Fnac
Pour le Richard E. Pigeon, je ne trouve actuellement ni fiche Amazon.fr ni fiche Fnac fiable. Donc je ne te donnerais pas un faux lien. Celui-là semble surtout passer par l’éditeur ou les librairies chrétiennes spécialisées.
Pour ton article, je simplifierais donc la recommandation pratique en deux ouvrages faciles à obtenir actuellement :
- NT grec : Dictionnaire grec-français du Nouveau Testament, Bibli’O, 2021. Fnac
- AT hébreu/araméen : Philippe Reymond, Dictionnaire d’hébreu et d’araméen bibliques
Si vous lisez l’anglais, je vous donne ici une liste d’outils à consulter:
Je distinguerais les vrais lexiques des dictionnaires théologiques, parce qu’ils ne remplissent pas la même fonction. Voici une sélection de 12 outils sérieux.
- Walter Bauer, Frederick W. Danker, William F. Arndt & F. Wilbur Gingrich, A Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature, 3rd ed. (BDAG).
C’est la grande référence standard pour le grec du Nouveau Testament et la littérature chrétienne ancienne. Les sens sont distingués selon l’usage et documentés par de très nombreuses références à la littérature grecque, aux papyrus et aux inscriptions. Si quelqu’un ne devait posséder qu’un grand lexique du NT grec, ce serait probablement celui-ci. University of Chicago Press - Frederick W. Danker, The Concise Greek-English Lexicon of the New Testament.
Beaucoup plus maniable que BDAG et excellent pour les pasteurs et étudiants. Danker ne se contente pas d’aligner des glosses anglaises : il cherche à fournir de véritables définitions et à montrer comment le sens change selon les passages. C’est précisément le genre d’outil qui permet de sortir de la logique « Strong = liste d’équivalents ». University of Chicago Press - Johannes P. Louw & Eugene A. Nida, Greek-English Lexicon of the New Testament Based on Semantic Domains, 2 vols.
Très différent des lexiques alphabétiques traditionnels. Les mots sont classés selon 93 domaines sémantiques, ce qui permet de comparer des termes qui appartiennent au même champ de sens et de voir leurs différences. Particulièrement utile pour éviter de croire que deux mots traduits par le même terme anglais sont nécessairement synonymes. Google Libri - Henry George Liddell, Robert Scott & Henry Stuart Jones, A Greek-English Lexicon (LSJ).
Le grand lexique du grec ancien en général. Il ne se limite pas au Nouveau Testament et permet justement d’aller voir comment un mot était utilisé dans la littérature grecque beaucoup plus largement. Il reste une référence majeure pour l’étude historique du grec. OUP Academic - Takamitsu Muraoka, A Greek-English Lexicon of the Septuagint.
Extrêmement précieux pour le NT, même s’il s’agit d’un lexique de la Septante. La Septante constitue un témoin essentiel du grec juif antérieur et contemporain du Nouveau Testament. Muraoka insiste expressément sur la distinction entre un véritable lexique et un simple glossaire de traductions : les sens sont définis et documentés dans leur usage. peeters-leuven.be - Johan Lust, Erik Eynikel & Katrin Hauspie, A Greek-English Lexicon of the Septuagint, 3rd corrected ed.
Autre excellent outil pour la Septante, plus compact que Muraoka. Il couvre le vocabulaire de la LXX de Rahlfs-Hanhart et s’intéresse notamment aux particularités du grec de traduction, aux néologismes et aux sens spécifiques que certains mots prennent dans la Septante. shop.die-bibel.de - Moisés Silva, ed., New International Dictionary of New Testament Theology and Exegesis (NIDNTTE), 5 vols.
Ce n’est pas simplement un lexique mais un outil lexical, exégétique et théologique beaucoup plus développé. Il traite plus de 3 000 mots grecs et examine leur usage dans le grec classique, la Septante, la littérature juive et le Nouveau Testament. Très utile pour la prédication, à condition de ne pas confondre, là encore, théologie d’un concept et sens lexical d’un mot particulier. Zondervan Academic - Gerhard Kittel & Gerhard Friedrich, eds., Theological Dictionary of the New Testament (TDNT), trad. Geoffrey W. Bromiley.
Monumental et historiquement extrêmement influent. Il contient beaucoup de données utiles sur l’histoire des mots et leur contexte théologique. Mais je le conseillerais avec une mise en garde : certaines méthodes lexicales de ses anciens articles ont été fortement critiquées, notamment leur tendance à charger les mots d’une histoire conceptuelle trop importante. C’est donc un complément, pas le premier lexique auquel demander : « Que signifie ce mot dans ce verset ? » L’édition abrégée en un volume existe également. Eerdmans Publishing Co - Ludwig Koehler, Walter Baumgartner & Johann Jakob Stamm, The Hebrew and Aramaic Lexicon of the Old Testament (HALOT), 5 vols.
L’une des grandes références modernes pour l’hébreu et l’araméen bibliques. Brill le présente comme le dictionnaire moderne standard du vocabulaire de l’Ancien Testament et de la littérature apparentée. C’est pour l’hébreu ce que BDAG représente en grande partie pour le grec du NT. Brill - Francis Brown, S. R. Driver & Charles A. Briggs, The Brown-Driver-Briggs Hebrew and English Lexicon (BDB).
Plus ancien que HALOT, mais toujours extrêmement utilisé et très riche. Il organise les différents emplois des mots hébreux et les rattache à leurs contextes bibliques, avec de nombreuses comparaisons avec les langues sémitiques apparentées. Il est désormais ancien sur certains points, mais demeure un outil de travail très précieux. hendricksonpublishers.com - David J. A. Clines, ed., The Dictionary of Classical Hebrew (DCH), 8 vols.
Son grand intérêt est qu’il ne se limite pas à la Bible hébraïque : il prend également en compte Ben Sira, les manuscrits de la mer Morte et les inscriptions hébraïques anciennes. Cela fournit un corpus beaucoup plus large pour observer l’usage réel des mots. Une édition révisée, The Dictionary of Classical Hebrew Revised, est en cours de publication. Google Libri - Willem A. VanGemeren, ed., New International Dictionary of Old Testament Theology and Exegesis (NIDOTTE), 5 vols.
Excellent complément à HALOT ou BDB pour ceux qui préparent des études ou des prédications. Les quatre premiers volumes contiennent un lexique de l’Ancien Testament avec étude des contextes, domaines sémantiques et relations entre les mots, tandis que l’ensemble développe aussi les questions théologiques et exégétiques. Zondervan Academic
Quelques recommandations ultimes:
Pour le NT grec, commencer avec Danker ou Louw-Nida, et utiliser BDAG lorsque l’étude exige davantage de profondeur ; pour l’AT hébreu, BDB est un excellent point de départ, mais HALOT est la grande référence moderne. Muraoka ou Lust-Eynikel-Hauspie deviennent particulièrement importants lorsqu’un mot du NT doit être comparé à son usage dans la Septante.
Finalement, remarquez que les NIDNTTE, NIDOTTE et TDNT ne doivent pas remplacer BDAG ou HALOT. Ce sont surtout des dictionnaires théologiques et exégétiques. Pour déterminer d’abord ce qu’un mot peut signifier lexicalement, il vaut mieux commencer par un véritable lexique.
Bonne étude de la Parole de Dieu
Donato Anzalone