« Vous êtes des dieux » mais que voulait dire le Psaumes 82?

« J’avais dit : Vous êtes des dieux, vous êtes tous des fils du Très-Haut » (Psaume 82:6).

Lorsque nous lisons la Bible dans nos langues, certaines nuances du texte original ne sautent pas immédiatement aux yeux. C’est particulièrement vrai pour cette étrange déclaration du Psaume 82 : « Vous êtes des dieux. » En lisant ces mots, la première chose qui peut nous venir à l’esprit est assez naturellement celle des faux dieux, des idoles, de ces divinités auxquelles les nations rendaient un culte et que l’Ancien Testament dénonce continuellement. Nous savons bien que la Bible n’enseigne pas l’existence de plusieurs dieux comparables au Dieu d’Israël. La phrase nous intrigue donc, mais notre traduction ne nous permet pas encore de voir toute la difficulté qu’elle contient.

C’est lorsqu’on approfondit le texte hébreu, à l’aide d’une Bible interlinéaire ou d’un logiciel d’étude biblique, que la surprise devient beaucoup plus grande. Le mot traduit par « dieux » dans « vous êtes des dieux » est elohim. Or Elohim est précisément l’une des désignations les plus fréquentes du seul vrai Dieu dans l’Ancien Testament. Dès Genèse 1:1, « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre », le mot traduit par « Dieu » est Elohim. Lorsqu’il désigne le Dieu d’Israël, cette forme plurielle est comprise, par la majorité des commentateurs, comme un pluriel de majesté, tandis que les verbes qui l’accompagnent sont généralement au singulier. Ainsi, en Genèse 1:1, bara Elohim, « Dieu créa », emploie bara, « créa », au singulier. Il n’est donc nullement question de plusieurs dieux, mais du seul Dieu.

Et c’est précisément ici que le Psaume 82 devient déconcertant. Le texte utilise le même mot, elohim, d’abord pour désigner Dieu, puis pour désigner plusieurs personnages que Dieu lui-même interpelle et juge. Au premier verset, Elohim nitstsav, « Dieu se tient », possède un verbe au singulier : il s’agit du seul Dieu. Mais quelques mots plus loin, Dieu juge « au milieu des elohim ». Puis, au verset 6, il s’adresse directement à eux : elohim attem, « vous êtes elohim ». Cette fois, attem, « vous », est au pluriel, et la suite confirme : uvene ‘Elyon kullekhem, « vous êtes tous fils du Très-Haut ».

Voilà ce que notre traduction ne permet pas nécessairement de percevoir au premier regard. Nous lisons « Dieu » d’un côté et « dieux » de l’autre, alors que l’hébreu emploie dans les deux cas elohim et nous oblige à distinguer les référents par la grammaire et le contexte. La difficulté est d’autant plus grande que le verset 1 dit que Dieu se tient dans « l’assemblée de Dieu ». De quelle assemblée s’agit-il ?

L’Ancien Testament peut certes employer elohim pour les faux dieux des nations, sans leur reconnaître pour autant la nature ou le statut du seul vrai Dieu. Mais ici une question supplémentaire se pose : qui sont ces personnages que le Psaume lui-même appelle elohim, auxquels Dieu s’adresse directement et qu’il appelle ensuite « fils du Très-Haut » ?

C’est là que commence véritablement notre enquête. S’agit-il de juges ou de gouvernants humains auxquels Dieu a confié son autorité ? S’agit-il d’anges ou de personnages célestes placés sous son gouvernement ? Existe-t-il une autre manière de comprendre la scène ? Avant de répondre, il faut laisser le Psaume lui-même nous fournir les indices.

La traduction grecque conserve la même difficulté

Il est intéressant de constater que cette particularité du texte n’a pas disparu lorsque l’Ancien Testament a été traduit en grec. Dans la Septante, le Psaume 82, qui porte le numéro 81 dans la numérotation grecque, commence ainsi :

Ho theos estē en synagōgē theōn, en mesō de theous diakrinei.

Le premier Elohim est traduit par ho theos, « Dieu », au singulier, tandis que les elohim au milieu desquels il juge sont appelés theōn puis theous, deux formes plurielles du même mot theos, « dieu ».

Ce choix est important. Les traducteurs grecs auraient pu chercher à lever l’ambiguïté en employant un terme signifiant « juges », « chefs » ou « dirigeants ». Ils ne l’ont pas fait. Ils ont conservé le contraste du texte hébreu : Dieu, ho theos, se tient au milieu de personnages eux-mêmes appelés theoi, « dieux ». Cela ne nous dit toujours pas qui sont ces personnages ni en quel sens ils sont appelés ainsi, mais cela nous montre qu’une très ancienne traduction du Psaume a compris elohim dans son sens ordinaire de « dieux » et n’a pas tenté d’éliminer la difficulté.

Le verset 6 le confirme encore plus clairement : Egō eipa: theoi este kai huioi hypsistou pantes, « J’ai dit : vous êtes des dieux et vous êtes tous fils du Très-Haut. » Ici encore, theoi este, « vous êtes des dieux », correspond directement à elohim attem. La Septante conserve donc les deux éléments qui nous intriguent dans l’hébreu : ces personnages sont appelés « dieux » et « fils du Très-Haut ».

Cette donnée ne tranche pas encore entre les différentes interprétations. Elle est néanmoins importante pour notre enquête : bien avant les débats modernes sur Psaume 82, les traducteurs grecs avaient déjà lu le texte comme parlant de plusieurs theoi placés sous le jugement du seul Dieu. Et cette traduction aura une importance particulière lorsque, beaucoup plus tard, Jésus reprendra précisément les mots theoi este, « vous êtes des dieux ».

Dieu se lève pour juger

Le premier verset nous place immédiatement dans une scène de jugement :

Elohim nitstsav ba‘adat-El; beqerev elohim yishpot.

On peut traduire :

« Dieu se tient dans l’assemblée de Dieu ; au milieu des elohim, il juge. »

Ce qui est très particulier, en hébreu, c’est que le mot elohim apparaît deux fois, sans pour autant désigner le même sujet. Dans Elohim nitstsav, « Dieu se tient », le verbe est au singulier. Il s’agit de Dieu, notre Dieu, le Dieu d’Israël. Dans la deuxième partie du verset, notre Dieu se trouve « au milieu des elohim » et les juge. Les versets suivants confirment qu’ils sont plusieurs, puisque Dieu s’adresse à eux au pluriel.

C’est un premier point important à remarquer, et c’est le plus troublant : le Psaume appelle elohim des personnages distincts de notre Dieu qui les juge. Cela ne signifie certes pas que Dieu s’adresse à d’autres dieux comparables à lui, idée qui pourrait faire penser à un polythéisme que ni le Psaume ni la Bible entière n’enseignent. Cela signifie simplement que le mot elohim possède ici un emploi plus large que la désignation du seul Dieu d’Israël.

Nous devons être prudents avec ce mot. En général, dans la plupart des passages où elohim désigne le Dieu d’Israël, le contexte et la grammaire permettent de comprendre qu’il s’agit du Dieu unique. Mais le même terme peut être employé pour les dieux des nations et pour des êtres appartenant au monde invisible. En 1 Samuel 28:13, par exemple, la femme d’En-Dor, qui consulta les morts et fit « monter Samuel » pour le roi Saül sans savoir qui il était, dit voir un elohim montant de la terre. Le mot lui-même ne signifie donc pas nécessairement « le Dieu suprême » ni même « une personne possédant la nature divine ». Dans ce contexte, il semble se référer à l’esprit de Samuel. En d’autres mots, le contexte détermine son référent.

La deuxième expression importante, dans notre Psaume 82, est ba‘adat-El, « dans l’assemblée de Dieu ». ‘Edah signifie assemblée, communauté, rassemblement. Certains, en se référant à ce passage et à d’autres, ont parlé d’un « conseil divin », une expression devenue un terme technique fréquent dans certaines études du Proche-Orient ancien. Toutefois, parler d’un « conseil divin », expression qui ne se trouve pas elle-même dans le texte biblique, risque d’introduire dans le Psaume une structure plus précise que celle qu’il décrit réellement. Le texte nous dit que Dieu se tient dans une assemblée et qu’il y exerce son jugement. Il ne nous explique pas encore qui en sont les membres ni comment cette assemblée fonctionne.

Commençons donc par ce qui est certain : Dieu préside, Dieu parle et Dieu juge. Les autres elohim sont sous son autorité. Quel que soit le sens que nous donnerons finalement au mot, le Psaume ne présente aucune assemblée de dieux égaux à l’Éternel.

Le problème est d’abord moral : ils jugent mal

Après le décor du premier verset, Dieu prend la parole :

« Jusqu’à quand jugerez-vous avec iniquité,
et aurez-vous égard à la personne des méchants ?
Rendez justice au faible et à l’orphelin,
faites droit au malheureux et au pauvre,
sauvez le misérable et l’indigent,
délivrez-les de la main des méchants. »

Ces paroles sont extrêmement importantes pour identifier les personnages du Psaume. Dieu ne leur reproche pas l’idolâtrie, une rébellion céleste ou une tentative de renverser son trône. Il leur reproche de mal exercer la justice.

Le verbe shaphat, « juger », est tout à fait ordinaire dans l’Ancien Testament pour parler de l’exercice du jugement. Les accusations qui suivent le sont également : favoriser les méchants, négliger le pauvre, ne pas défendre l’orphelin et ne pas délivrer l’opprimé. C’est exactement le genre de reproches que la Loi et les prophètes adressent aux dirigeants humains.

Cela donne beaucoup de poids à l’interprétation traditionnelle, même si d’autres interprétations sont possibles, selon laquelle les elohim, dans ce psaume, seraient des juges ou des gouvernants humains. Il serait injuste de rejeter cette lecture comme une tentative tardive de faire disparaître le langage surnaturel du Psaume. Elle naît d’abord des versets 2 à 4 eux-mêmes.

Deutéronome 1:17 nous aide à comprendre cette possibilité. Moïse dit aux juges :

ki hammishpat lelohim hu,

« car le jugement appartient à Dieu ».

Le juge humain exerce donc une autorité qui ne lui appartient pas en propre : elle est déléguée. En 2 Chroniques 19:6, Josaphat dit de même aux juges : « Prenez garde à ce que vous ferez, car ce n’est pas pour les hommes que vous prononcerez des jugements ; c’est pour l’Éternel. »

Cette idée est profondément biblique : un homme peut exercer sur terre une autorité appartenant ultimement à Dieu. Il n’est pas Dieu pour autant. Il est responsable devant Dieu de la manière dont il utilise l’autorité qui lui a été confiée.

On comprend alors pourquoi certains interprètes ont pensé que le titre elohim pouvait souligner cette fonction représentative. Ces hommes rendent le jugement de Dieu et portent donc une responsabilité redoutable devant lui.

Exode appelle-t-il réellement les juges « dieux » ?

C’est ici qu’il faut vérifier un argument souvent répété. Exode 21:6 et 22:7-8 emploient ha-elohim dans un contexte judiciaire. Certaines traductions et certaines traditions comprennent : « devant les juges ». On en conclut parfois que l’Ancien Testament appelle régulièrement les juges elohim.

Cependant, cet argument est moins certain qu’il n’y paraît. Ha-elohim peut également signifier « devant Dieu », et c’est ainsi que plusieurs versions anciennes et modernes comprennent ces passages. Nous ne pouvons donc pas construire toute l’interprétation de Psaume 82 sur l’affirmation qu’elohim serait simplement un titre technique signifiant « juge ».

Cela ne détruit pas l’interprétation selon laquelle il s’agit d’agents humains. Les versets 2 à 4 restent un argument beaucoup plus fort en sa faveur. Cela nous empêche seulement d’utiliser Exode comme une preuve qui réglerait la question à elle seule.

« Vous êtes des dieux »

Nous arrivons maintenant à la déclaration centrale :

Ani amarti: elohim attem, uvene ‘Elyon kullekhem.

« J’avais dit : Vous êtes des dieux, vous êtes tous des fils du Très-Haut. »

La construction est simple. Elohim attem signifie littéralement : « elohim, vous êtes ». Attem est le pronom masculin pluriel « vous ». Il n’existe donc aucune difficulté grammaticale permettant d’atténuer la phrase. Dieu appelle réellement ces personnages elohim.

Mais la deuxième partie du verset est particulièrement importante :

« Vous êtes des elohim,
vous êtes tous des fils du Très-Haut. »

Nous avons ici un parallélisme typique de la poésie hébraïque : la deuxième proposition reprend la première sous une autre formulation et contribue ainsi à en préciser le sens. Ceux que Dieu appelle elohim sont également appelés « fils du Très-Haut ». Nous ne pouvons donc pas étudier le mot elohim isolément ; pour identifier ces personnages, il faut également nous demander ce que signifie dans l’Ancien Testament l’expression « fils du Très-Haut ».

C’est ici que l’identification exclusive avec des juges humains devient moins évidente, parce que l’Ancien Testament semble effectivement utiliser le langage des « fils de Dieu » pour des êtres célestes.

Job 1:6 parle des bene ha-elohim, « fils de Dieu », venant se présenter devant l’Éternel. Job 2:1 reprend la même expression. Job 38:7 décrit les « fils de Dieu » poussant des cris de joie lors de la création. Dans ce dernier cas, il ne peut évidemment pas s’agir de magistrats humains.

Le Psaume 89 offre un parallèle particulièrement intéressant. Il parle des bene elim et du sod qedoshim, « l’assemblée des saints » (v. 5, 7), dans un contexte céleste. Mais le Psaume pose aussi la question : « Qui est semblable à l’Éternel parmi les fils de Dieu ? » La réponse implicite est : personne.

Nous pouvons donc constater quelque chose sans aller plus loin que le texte : l’Ancien Testament connaît des êtres célestes appelés « fils de Dieu » et présente Dieu entouré d’êtres célestes qui lui sont entièrement subordonnés. Cela donne un poids réel à l’interprétation céleste de Psaume 82.

« Cependant, vous mourrez comme des hommes »

Le verset suivant renforce cette impression :

Aken ke-adam temutun, ukhe’ahad hassarim tippolu.

« Cependant, vous mourrez comme adam, et vous tomberez comme l’un des princes. »

Le mot aken introduit un contraste fort : « cependant », « pourtant », « mais certainement ». Vous êtes appelés elohim, vous êtes « fils du Très-Haut » ; cependant, vous mourrez comme adam.

Ke-adam peut être compris comme « comme l’homme », « comme les hommes » ou éventuellement « comme Adam ». La première compréhension, également retenue par la LXX, est probablement la plus naturelle dans le contexte, mais l’essentiel demeure le contraste.

Si les destinataires sont des hommes, la déclaration peut parfaitement fonctionner comme une humiliation. Vous avez reçu un statut élevé, vous exercez une autorité exceptionnelle, mais ne vous imaginez pas intouchables : vous mourrez comme n’importe quel homme. Les prophètes utilisent parfois ce genre de langage pour abaisser des dirigeants qui se sont élevés au-dessus de leur condition.

En revanche, si les destinataires sont des êtres célestes, la phrase devient immédiatement très forte : vous qui appartenez au monde céleste et êtes appelés fils du Très-Haut, vous subirez néanmoins le sort des hommes.

Il faut reconnaître que cette formulation constitue l’un des meilleurs arguments en faveur d’une identification céleste.

Mais alors, pourquoi leur reprocher de maltraiter les pauvres ?

Et nous revenons à la difficulté qui empêche toute conclusion hâtive. Si les elohim sont des êtres célestes, pourquoi Dieu leur dit-il : « Rendez justice au faible et à l’orphelin » ?

La réponse souvent proposée consiste à dire qu’ils exerçaient une autorité sur les nations et qu’ils étaient responsables de la manière dont celles-ci étaient gouvernées.

En Deutéronome 32:8-9, un texte dont la transmission présente une variante importante, Dieu répartit les nations et fixe leurs limites. Le texte massorétique lit « selon le nombre des fils d’Israël », tandis que des témoins anciens soutiennent une lecture « fils de Dieu » et que la Septante parle d’« anges de Dieu ». Selon l’interprétation céleste de cette lecture ancienne, Dieu aurait réparti les nations en les plaçant sous l’autorité ou la responsabilité de ces « fils de Dieu », compris comme des êtres célestes, tandis qu’Israël demeure la part particulière de l’Éternel :

« Car la portion de l’Éternel, c’est son peuple, Jacob est la part de son héritage » (v. 9).

C’est sur cette base que certains rapprochent Deutéronome 32 de Psaume 82 : les elohim que Dieu y juge seraient alors identifiés à ces êtres auxquels une responsabilité sur les nations aurait été confiée.

Daniel 10 apporte un autre élément. Le texte parle du « chef du royaume de Perse » qui s’oppose pendant vingt et un jours au messager envoyé à Daniel, puis de Michel, appelé « l’un des principaux chefs » et plus loin « votre chef ». Le « chef de Javan », c’est-à-dire de la Grèce, est également annoncé. Le passage semble donc établir un rapport entre certains êtres angéliques et des royaumes terrestres. Pour ceux qui lisent Psaume 82 dans cette perspective, Daniel 10 montrerait qu’une autorité ou une activité céleste peut être liée au gouvernement des nations.

Le raisonnement est donc cohérent : Deutéronome 32 peut être lu comme associant les nations à des êtres célestes ; Daniel 10 montre des êtres célestes associés à des royaumes ; Psaume 82 présenterait alors Dieu jugeant des elohim responsables d’un gouvernement injuste. On comprend pourquoi ces textes ont été rapprochés.

Mais il faut également reconnaître où s’arrête la démonstration. Psaume 82 lui-même ne dit pas que ces elohim sont les « fils de Dieu » de Deutéronome 32. Il ne les identifie pas davantage aux « chefs » de Perse ou de Grèce de Daniel 10. Il ne dit pas explicitement qu’ils avaient reçu les nations en partage, qu’ils étaient des puissances territoriales, ni qu’ils s’étaient rebellés contre Dieu. Le rapprochement est possible et mérite d’être considéré, mais l’identification résulte d’une mise en relation de plusieurs textes ; elle n’est pas explicitement formulée dans Psaume 82. Ce que le Psaume dit explicitement, en revanche, c’est qu’ils jugent injustement et qu’ils ne défendent pas les faibles.

C’est pourquoi les deux principales interprétations possèdent chacune un endroit où elles paraissent particulièrement fortes et un autre où elles doivent fournir une explication supplémentaire. Les juges humains expliquent admirablement les versets 2 à 4, mais plus difficilement certains éléments des versets 1 et 6-7. Les êtres célestes expliquent très naturellement les versets 1 et 6-7, mais doivent expliquer pourquoi leurs responsabilités sont décrites dans le langage concret de la justice sociale humaine. Cette tension doit être conservée plutôt que dissimulée.

Faut-il vraiment voir ici un « conseil divin » ?

Même si nous retenions une interprétation céleste, une deuxième question se poserait : de quel type d’êtres célestes parlons-nous ?

Il est parfois affirmé que le Psaume décrit un « conseil divin » composé de plusieurs elohim sous l’autorité de YHWH. Cette manière de parler est devenue familière dans certaines études théologiques, particulièrement lorsqu’on rapproche les textes hébraïques des conceptions du Proche-Orient ancien. Elle a surtout été largement popularisée dans le monde évangélique non charismatique par Michael Heiser.

Il faut toutefois bien comprendre ce que Heiser entend par ce « conseil divin ». Il ne considère pas simplement les elohim de Psaume 82 comme une autre manière de désigner les anges. Il parle véritablement d’un « panthéon d’êtres divins », sans pour autant défendre le polythéisme ou l’hénothéisme. Ces elohim sont pour lui des êtres célestes créés, entièrement soumis à YHWH, qui demeure seul incomparable et souverain. Mais ils occupent dans le monde céleste une position distincte de celle des mal’akhim, les messagers que nous appelons et traduisons habituellement par « anges ». Dans sa reconstruction, certains de ces elohim, également appelés « fils de Dieu », participent au gouvernement du monde et auraient reçu autorité sur les nations. Psaume 82 montrerait alors YHWH jugeant ces membres de son conseil pour avoir mal exercé l’autorité qui leur avait été confiée.

Mais il existe une possibilité plus simple, qui mérite d’être prise tout aussi sérieusement : ces êtres célestes peuvent être ce que d’autres textes bibliques appellent les anges, les fils de Dieu, les saints ou l’armée des cieux, sans que nous ayons besoin de reconstruire une classe particulière de divinités subalternes.

Le Psaume 103 parle des anges comme de « puissants en force » qui exécutent les ordres de Dieu. Daniel montre Michel et d’autres êtres célestes intervenant dans les affaires des royaumes. La Bible possède donc déjà son propre vocabulaire pour parler des serviteurs célestes de Dieu. Cela permet de prendre au sérieux la possibilité céleste de Psaume 82 sans être obligé d’adopter tout un système concernant un « conseil divin ».

Et si le Psaume rapprochait gouvernement céleste et gouvernement terrestre ?

Une autre possibilité mérite également réflexion. Peut-être cherchons-nous une séparation plus nette que celle que le Psaume veut établir.

Dans l’Ancien Testament, Dieu gouverne le ciel et la terre. Dans le ciel, ses anges exécutent ses ordres. Sur la terre, il confie à des hommes la responsabilité de juger, gouverner et protéger les faibles. Les uns comme les autres exercent une autorité dérivée. Aucun ne possède son autorité indépendamment de Dieu.

Il est donc possible que la scène céleste et la responsabilité terrestre soient ici mises en relation. Le Psaume pourrait présenter devant Dieu ceux qui exercent son autorité ou représenter la réalité terrestre du gouvernement à la lumière de son véritable tribunal céleste.

Cette lecture possède l’avantage de respecter les deux dimensions du Psaume : son vocabulaire très élevé et ses préoccupations extrêmement terrestres. Elle possède aussi une faiblesse : le Psaume ne nous explique pas explicitement cette articulation. Elle doit donc rester une possibilité plutôt qu’une conclusion.

Jusqu’où peut-on suivre l’interprétation de Michael Heiser ?

Heiser a beaucoup contribué à faire redécouvrir à des lecteurs évangéliques des passages concernant le monde céleste qui avaient parfois été négligés. Il a également insisté, à juste titre, sur le fait qu’elohim ne signifie pas automatiquement « le Dieu suprême » chaque fois que le mot apparaît.

Son interprétation de Psaume 82 va cependant plus loin. Comme nous l’avons vu, elle identifie les elohim à des êtres célestes auxquels les nations auraient été confiées et rapproche fortement le Psaume de Deutéronome 32:8-9. Cette lecture possède des arguments et ne doit pas être caricaturée. Mais il faut distinguer ce que le texte affirme de la synthèse que l’on construit en rapprochant plusieurs textes.

La critique textuelle de Deutéronome 32:8 est importante. Le texte massorétique lit « fils d’Israël », tandis que des témoins anciens, notamment de Qumrân et de la tradition grecque, soutiennent une lecture correspondant à « fils de Dieu » ou « anges de Dieu ». Il existe de bonnes raisons de prendre cette dernière lecture très au sérieux. Mais même si nous retenons « fils de Dieu », il reste encore à démontrer que ces êtres sont précisément les elohim condamnés dans Psaume 82.

C’est une possibilité. Ce n’est pas une affirmation explicite du texte.

La littérature du Second Temple peut alors nous montrer comment certaines de ces conceptions ont été comprises et développées dans une partie du judaïsme ancien. Elle est précieuse comme témoin historique. Mais elle ne devrait pas devenir une clé herméneutique nécessaire pour découvrir ce que l’Ancien Testament aurait voulu dire sans jamais l’expliquer lui-même. Une aide historique peut éclairer le texte ; elle ne devrait pas devenir la grille à travers laquelle le texte doit nécessairement être lu.

Que pouvons-nous alors affirmer avec une certaine assurance ?

Nous pouvons d’abord dire que Psaume 82 présente Dieu comme le Juge suprême. Quelle que soit l’identité des elohim, ils ne sont ni ses égaux ni ses concurrents. Ils se trouvent devant lui, reçoivent ses reproches et subissent sa sentence.

Nous pouvons ensuite affirmer que ces elohim exercent une forme d’autorité dont Dieu les tient responsables. Le cœur du Psaume n’est pas leur grandeur ni leur nature, mais leur responsabilité. Ils auraient dû défendre le faible, l’orphelin, le pauvre et l’opprimé. Leur position élevée ne les protège pas du jugement.

Nous pouvons également reconnaître que l’interprétation humaine, celle des juges terrestres, possède de solides arguments, particulièrement dans les versets 2 à 4. Mais l’interprétation céleste, celle des anges ou êtres célestes, possède elle aussi des arguments bibliques sérieux, particulièrement dans les expressions « assemblée de Dieu », « elohim », « fils du Très-Haut » et « vous mourrez comme des hommes ».

Nous devons donc probablement résister à deux certitudes excessives. Dire : « Ce sont évidemment des juges humains, puisque elohim signifie juges » va trop loin. Mais dire : « Ce sont évidemment les membres d’un conseil divin, composé d’“êtres divins” auxquels Dieu avait confié les nations » va également plus loin que ce que dit Psaume 82.

Peut-être faut-il accepter que l’identité exacte des personnages reste partiellement ouverte.

Bien plus tard : Jésus reprend cette parole

Nous ne pouvons cependant pas nous arrêter ici. Il faut maintenant considérer une utilisation beaucoup plus tardive du texte. En Jean 10:34, Jésus cite précisément cette déclaration : « Vous êtes des dieux. »

Le contexte est très particulier. Jésus vient de déclarer : « Moi et le Père, nous sommes un. » Ses interlocuteurs prennent des pierres pour le lapider et expliquent pourquoi : « Ce n’est point pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème, et parce que toi, qui es un homme, tu te fais Dieu. »

C’est alors que Jésus répond :

« N’est-il pas écrit dans votre loi : J’ai dit : Vous êtes des dieux ? Si elle a appelé dieux ceux à qui la parole de Dieu a été adressée, et si l’Écriture ne peut être anéantie, celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde, vous lui dites : Tu blasphèmes ! Et cela parce que j’ai dit : Je suis le Fils de Dieu. »

Le grec conserve exactement le terme du Psaume : theoi este, « vous êtes des dieux ».

La phrase la plus discutée est : pros hous ho logos tou theou egeneto, « ceux à qui la parole de Dieu est venue ». Certains y voient la confirmation que Jésus comprend les personnages du Psaume comme des hommes auxquels Dieu avait confié sa Parole, peut-être les juges d’Israël. Cette interprétation est possible et mérite d’être prise au sérieux.

Mais elle n’est pas la seule. La « parole de Dieu » peut également être la parole que Dieu adresse aux personnages de Psaume 82 lui-même. Dieu leur parle effectivement : il les accuse, leur ordonne de rendre justice et prononce finalement leur condamnation. Jésus ne dit donc pas explicitement : « Ces elohim étaient des juges humains. » Il ne dit évidemment pas non plus qu’ils étaient les puissances territoriales d’un gouvernement céleste. Ce n’est peut-être tout simplement pas la question qu’il cherche à résoudre.

Son raisonnement est d’abord dirigé contre l’accusation de blasphème. Ses adversaires disent en substance : « Tu es un homme et tu utilises à ton sujet un langage divin ; donc tu blasphèmes. » Jésus leur rappelle que leur propre Écriture peut employer le terme theoi pour des personnages distincts du Dieu suprême. Et il ajoute : ou dynatai lythēnai hē graphē, « l’Écriture ne peut être anéantie ». Ils ne peuvent donc pas construire leur accusation simplement sur l’emploi du terme.

Mais la manière dont Jésus poursuit son raisonnement mérite attention. Au verset 35, il parle d’ekeinous, « ceux-là » ou « ceux », à qui l’Écriture a donné le nom de « dieux ». Au verset suivant, il parle de lui-même comme de « celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde ». Le texte établit donc grammaticalement une distinction entre « ceux » dont parle le Psaume et Jésus lui-même. Il reste à déterminer quelle portée cette distinction possède dans son argumentation.

Le raisonnement semble aller du moindre au plus grand : si l’Écriture a pu appeler « dieux » ceux-là, comment pouvez-vous déclarer blasphématoire celui que le Père lui-même a consacré et envoyé dans le monde parce qu’il dit : « Je suis le Fils de Dieu » ?

La suite montre d’ailleurs que Jésus ne cherche absolument pas à diminuer ce qu’il vient d’affirmer. Il termine en disant : « le Père est en moi et je suis dans le Père », et ses interlocuteurs cherchent encore à le saisir.

Jésus ne dit donc pas : « Nous sommes tous des dieux, alors pourquoi vous scandaliser ? » Il utilise Psaume 82 pour montrer que leur accusation de blasphème est trop rapide selon les catégories mêmes de l’Écriture, puis il les ramène à la véritable question : qui est celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde ?

Conclusion

« Vous êtes des dieux » reste une expression difficile, et il serait artificiel de prétendre que toutes les questions sont réglées.

L’interprétation des « dieux » comme des juges humains explique particulièrement bien l’appel à défendre le pauvre, l’orphelin et l’opprimé. L’interprétation qui y voit des êtres célestes, que l’on peut comprendre comme des anges ou des serviteurs célestes de Dieu, explique particulièrement bien les expressions « fils du Très-Haut » et « vous mourrez comme des hommes ». La possibilité d’un rapport entre gouvernement céleste et gouvernement terrestre mérite également de rester ouverte.

Mais le message principal du Psaume est beaucoup moins obscur que l’identité exacte des elohim. Toute autorité vient de Dieu et reste responsable devant Dieu. Être élevé ne signifie jamais être indépendant. Porter un titre exceptionnel ne signifie jamais échapper au jugement. Ceux auxquels Dieu confie une autorité sont précisément ceux auxquels il demandera compte de la manière dont ils l’ont exercée, et son attention se porte tout particulièrement sur ce qu’ils ont fait du faible, de l’orphelin, du pauvre et de l’opprimé.

C’est peut-être pour cette raison qu’il serait dommage de laisser la question « Qui sont les elohim ? » nous faire manquer le poids pastoral du Psaume. Les personnages sont difficiles à identifier ; le reproche de Dieu, lui, ne l’est pas. Une autorité reçue de Dieu n’est jamais un privilège permettant de dominer. Elle est une responsabilité exercée sous son regard.

Et lorsque Jésus, des siècles plus tard, reprend « Vous êtes des dieux », il ne transforme pas le Psaume en proclamation de la divinité humaine. Il ne cherche pas davantage à nous fournir la pièce manquante d’une carte du monde céleste. Il prend au sérieux ce que l’Écriture dit, jusque dans le mot theoi, et s’en sert pour répondre à une accusation de blasphème. Puis il conduit ses interlocuteurs au-delà du Psaume, vers la question qu’ils ne peuvent finalement éviter : qui est réellement celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde ?

Donato Anzalone

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