Serait-il possible que, chez certains prédicateurs, le passage parfois soudain au message de l’hyper-grâce ne soit pas toujours le fruit d’une nouvelle « révélation » des Écritures, mais trouve son origine dans des difficultés personnelles ou spirituelles ? Deux situations, bien différentes, méritent notre attention : le compromis avec les exigences de la Parole de Dieu et une culpabilité excessive, persistante, parfois totalement injustifiée. Ces deux situations pourraient également contribuer à expliquer l’attrait de cet enseignement auprès de nombreux croyants.

On observe en effet, dans certains milieux évangéliques, des prédicateurs qui insistaient autrefois fortement sur le péché, la repentance et la sanctification, mais qui présentent désormais une grâce semblant dispenser le chrétien de tout effort pour plaire à Dieu. Ce changement est souvent présenté comme une nouvelle « révélation » : puisque Jésus a tout accompli, le croyant n’aurait plus à se préoccuper de certaines exigences de la vie chrétienne. Certes, nous avons tous besoin de grandir dans notre compréhension des Écritures et d’abandonner nos conceptions légalistes. Mais une meilleure compréhension de la grâce devrait-elle conduire à minimiser la repentance, l’obéissance et la sanctification ?

Il ne s’agit pas de juger nos collègues ni de leur attribuer des intentions cachées, mais de comprendre certains mécanismes qui peuvent influencer notre manière de croire et d’enseigner.

Considérons tout d’abord le problème du compromis moral. Un prédicateur peut avoir enseigné pendant des années les exigences de la vie chrétienne, puis se retrouver personnellement confronté à des comportements qu’il condamnait autrefois. Il peut s’agir de jalousie, de ressentiment, mais également d’adultère, d’un divorce contraire aux enseignements bibliques, de dépendances ou d’autres situations incompatibles avec la volonté de Dieu. Ces compromis ne sont pas nécessairement connus de son entourage. Ne pourrait-il pas arriver que, plutôt que de reconnaître son péché et de s’appuyer sur la grâce de Dieu pour le vaincre, il soit tenté d’adopter une interprétation des Écritures qui rende sa conduite acceptable à ses propres yeux ?

Ce mécanisme ne concerne évidemment pas les seuls prédicateurs. Toutefois, chez un enseignant de la Parole, une justification personnelle risque de devenir un enseignement destiné à toute l’Église. Si le péché n’affecte plus véritablement la communion du croyant avec Dieu, et si la repentance et la confession deviennent inutiles, pourquoi faudrait-il encore remettre en question certains comportements ? Une doctrine pourrait ainsi devenir le camouflage spirituel d’un compromis moral, avant d’être présentée comme une nouvelle révélation de la grâce. Or, la grâce véritable nous donne précisément la force et la puissance de vaincre le péché et de vivre d’une manière agréable au Seigneur. Retenons cette distinction fondamentale : la grâce ne justifie jamais le péché ; la grâce justifie le pécheur.

Toutefois, chez un enseignant de la Parole, une justification personnelle risque de devenir un enseignement destiné à toute l’Église. Si le péché n’affecte plus véritablement la communion du croyant avec Dieu, si la repentance et la confession deviennent inutiles, pourquoi faudrait-il encore remettre en question certains comportements ?

Il existe cependant une autre situation, bien différente, qu’il serait injuste de confondre avec la première : celle des croyants qui souffrent d’une culpabilité excessive et injustifiée. Certains vivent continuellement avec la crainte d’avoir déplu à Dieu, même lorsqu’ils n’ont commis aucune faute réelle. Cette culpabilité peut devenir presque compulsive, les poussant à examiner sans cesse leurs pensées et leurs actions, avec le sentiment de ne jamais être suffisamment consacrés. Une telle souffrance ne doit pas être confondue avec la conviction de péché produite par le Saint-Esprit.

Il existe cependant une autre situation, celle de croyants qui souffrent d’une culpabilité excessive et injustifiée. Certains vivent continuellement avec la crainte d’avoir déplu à Dieu, même lorsqu’ils n’ont commis aucune faute réelle.

Un prédicateur de renommée internationale raconte avoir vécu pendant des années sous ce poids. Il rapporte notamment avoir éprouvé une forte culpabilité durant plusieurs jours, simplement pour avoir aperçu des paroles grossières écrites dans des toilettes, alors qu’il n’en était aucunement responsable. Une expérience spirituelle transforma ensuite profondément sa compréhension de la grâce et l’orientation de son ministère. Son témoignage montre combien une culpabilité injustifiée peut devenir éprouvante et combien la découverte de l’amour de Dieu peut être libératrice.

Mais l’enseignement sur la grâce qu’il développa par la suite alla bien au-delà de la délivrance d’une fausse culpabilité. Il en arriva notamment à affirmer que le péché ne constituait plus un réel problème entre Dieu et le croyant, puisque tous ses péchés, passés, présents et futurs, avaient déjà été pardonnés. Certes, il enseigne également que la grâce ne nous autorise pas à pécher. Mais ces précisions suffisent-elles à contrebalancer la portée de ses affirmations les plus radicales ?

Nous pouvons profondément respecter un serviteur de Dieu, apprécier son ministère et néanmoins reconnaître les dangers d’un enseignement déséquilibré. Une affirmation peut avoir des conséquences qui dépassent les intentions de celui qui la prononce, particulièrement lorsqu’elle influence des milliers de croyants. Lorsque la grâce est perçue comme une justification du péché plutôt que comme la justification du pécheur, elle risque de devenir une véritable licence pour pécher. On peut avoir raison de rejeter le légalisme et la condamnation permanente, tout en tombant dans l’excès opposé.

Une affirmation peut avoir des conséquences qui dépassent les intentions de celui qui la prononce, particulièrement lorsqu’elle influence des milliers de croyants

C’est précisément l’une des principales difficultés de l’hyper-grâce : confondre la gratuité du salut avec la responsabilité du croyant dans sa marche avec Dieu. Dans certaines présentations, puisque Jésus a tout accompli, la vie chrétienne semble fonctionner presque automatiquement. La lutte contre la chair, les efforts personnels et la poursuite de la sanctification risquent alors d’être considérés comme des manifestations de légalisme.

Pourtant, les Écritures ne présentent aucune contradiction entre la grâce divine et notre responsabilité. Nous ne pouvons rien ajouter à l’œuvre rédemptrice de Jésus-Christ et nous ne cherchons pas à plaire à Dieu pour être sauvés, mais parce que nous sommes sauvés, que nous l’aimons, que nous lui appartenons et que nous avons été mis à part pour lui. Paul écrit dans Philippiens 2.12-13 :

« Ainsi, mes bien-aimés, comme vous avez toujours obéi, travaillez à votre salut avec crainte et tremblement, non seulement comme en ma présence, mais bien plus encore maintenant que je suis absent ; car c’est Dieu qui produit en vous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir. »

Paul demande aux croyants de travailler à leur salut tout en leur rappelant que Dieu produit en eux le vouloir et le faire. L’action divine ne supprime donc pas leur responsabilité : elle rend leur obéissance possible.

Les Écritures ne présentent aucune contradiction entre la grâce divine et notre responsabilité.

Pourquoi le Nouveau Testament nous exhorterait-il à résister au diable, à renoncer aux œuvres de la chair et à poursuivre la sanctification si la grâce accomplissait automatiquement tout à notre place ? La grâce ne nous dispense pas du combat spirituel ; elle nous donne la puissance de le mener et de remporter la victoire.

Les Écritures ne présentent aucune contradiction entre la grâce divine et notre responsabilité. Nous ne pouvons rien ajouter à l’œuvre rédemptrice de Jésus-Christ et nous ne cherchons pas à plaire à Dieu pour être sauvés, mais parce que nous sommes sauvés, que nous l’aimons, que nous lui appartenons et que nous avons été mis à part pour lui.

D’ailleurs, Paul affirme expressément dans Tite 2.11-12 :

« Car la grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes, a été manifestée. Elle nous enseigne à renoncer à l’impiété et aux convoitises mondaines, et à vivre dans le siècle présent selon la sagesse, la justice et la piété. »

La grâce ne se limite donc pas au pardon : elle nous enseigne à renoncer au péché. Paul avait déjà anticipé toute interprétation contraire lorsqu’il écrivait : « Demeurerions-nous dans le péché, afin que la grâce abonde ? Loin de là ! » (Romains 6.1-2). Jude avertit également contre ceux qui changent la grâce de Dieu en dissolution (Jude 4). Ces avertissements nous rappellent qu’être sous la grâce ne signifie pas que le péché a perdu son importance, mais qu’il ne doit plus exercer sa domination sur nous.

Certains prédicateurs de l’hyper-grâce vont jusqu’à enseigner que la confession des péchés mentionnée dans 1 Jean 1.9 ne concerne pas les chrétiens, mais uniquement les non-croyants. Ils prétendent que Jean ne s’adresse à ses « petits enfants » qu’à partir du deuxième chapitre et que l’absence de salutations aux saints au début de l’épître justifierait cette distinction. Pourtant, Jean ne commence tout simplement pas sa lettre par des salutations. Cet argument n’a donc aucun fondement.

Plus important encore, Jean s’inclut lui-même dans les déclarations du premier chapitre : « si nous marchons dans la lumière » (v. 7), « si nous disons que nous n’avons pas de péché » (v. 8), « si nous confessons nos péchés » (v. 9). Pourquoi l’apôtre emploierait-il systématiquement « nous » si ces paroles concernaient exclusivement les non-croyants ? Faudrait-il considérer que Jean appartenait lui-même à cette catégorie ? Et pourquoi le « nous » du verset 7 désignerait-il des croyants, tandis que celui du verset 9 désignerait soudainement des non-croyants ? Rien dans le texte ne justifie une telle rupture. Au chapitre suivant, Jean s’adresse à ses « petits enfants » et ajoute : « Si quelqu’un a péché, nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste » (1 Jean 2.1). La continuité de son enseignement est évidente.

Un collègue m’a rappelé un autre passage essentiel : Jésus-Christ est présenté comme étant « plein de grâce et de vérité » (Jean 1.14). Nous ne pouvons pas séparer ce que le Seigneur a uni. Sa compassion envers les pécheurs était extraordinaire, mais il n’a jamais eu besoin de nier la réalité du péché pour manifester sa grâce. Un autre collègue a également souligné que Paul annonçait « tout le conseil de Dieu » (Actes 20.27). Or, c’est précisément ce dont l’Église a besoin : une prédication qui accorde leur juste place au pardon, à la repentance, à la foi, à l’obéissance et à la sanctification.

Il convient aussi de reconnaître combien nos expériences personnelles peuvent influencer notre compréhension des Écritures. Celui qui a longtemps souffert sous le légalisme peut finir par considérer toute exhortation à l’obéissance comme une condamnation. Celui qui vit dans le compromis peut être particulièrement attiré par un enseignement qui minimise sa responsabilité. Et lorsque ces convictions sont présentées comme une révélation particulière de Dieu, il devient parfois difficile de les remettre en question. Une expérience spirituelle, aussi profonde soit-elle, ne doit pourtant jamais prendre la place de l’autorité des Écritures.

Bien entendu, ces réflexions ne doivent pas nous entraîner dans une chasse aux sorcières ni nous pousser à rechercher des intentions cachées derrière chaque changement doctrinal. Il s’agit plutôt d’exercer le discernement biblique et de veiller les uns sur les autres avec amour.

Pensons aussi à ceux qui traversent réellement ces difficultés. Certains vivent peut-être dans des compromis dont ils ne parviennent plus à sortir ; d’autres portent depuis longtemps le poids d’une culpabilité que Dieu ne leur impose pas. Plutôt que de les condamner, prions pour eux. Prions pour que les premiers reçoivent, par la grâce de Dieu, la puissance de vaincre le péché et pour que les seconds découvrent la liberté que Jésus-Christ leur a acquise. Tous ont besoin de cette même grâce divine, capable de pardonner, de restaurer et de transformer leur vie.

Gardons-nous également de laisser les excès de l’hyper-grâce diminuer à nos yeux la grandeur de la véritable grâce de Dieu. Elle est merveilleuse, pleinement suffisante pour notre salut et indispensable à notre sanctification. Elle nous délivre de la condamnation injustifiée sans nous rendre insensibles au péché, et nous rend capables de vivre d’une manière agréable au Seigneur.

Que cette réflexion nous encourage donc, prédicateurs comme auditeurs, à examiner nos convictions avec humilité et à rester attachés à l’ensemble de l’enseignement biblique. Car une question mérite de nous accompagner : la grâce que nous prêchons et que nous vivons correspond-elle réellement à ce que les Écritures enseignent, ou à ce que nous aimerions qu’elles enseignent ou devient-elle un camouflage qui cache un compromis ou un sentiment excessif de culpabilité?

Ceci est un extrait d’un article plus long, vous pouvez le lire ici:

Hyper-Grâce: Révélation ou Camouflage, article entier

 

Donato Anzalone

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