De progrès en progrès
La réalité de la sanctification chrétienne

« Au reste, frères, puisque vous avez appris de nous comment vous devez vous conduire et plaire à Dieu, et que c’est là ce que vous faites, nous vous prions et nous vous conjurons au nom du Seigneur Jésus de marcher à cet égard de progrès en progrès. Vous savez, en effet, quels préceptes nous vous avons donnés de la part du Seigneur Jésus. Ce que Dieu veut, c’est votre sanctification ; c’est que vous vous absteniez de l’impudicité. » — 1 Thessaloniciens 4:1-3
Il serait difficile de trouver une expression plus juste de la sanctification chrétienne que celle employée ici par Paul : « de progrès en progrès ». L’apôtre ne s’adresse pas à des hommes qu’il cherche encore à convertir. Il écrit à ses « frères », à ceux dont il a déjà loué « l’œuvre de la foi », « le travail de l’amour » et « la fermeté de l’espérance » (1 Thessaloniciens 1:3), à ceux qui se sont « convertis à Dieu, en abandonnant les idoles pour servir le Dieu vivant et vrai » (1:9). Il reconnaît même qu’ils se conduisent déjà de manière à plaire à Dieu : « c’est là ce que vous faites ». Et pourtant, il leur demande de continuer à avancer. L’expression grecque perisseuēte mallon porte cette idée : abonder davantage, progresser encore. Ces croyants possèdent déjà une vie nouvelle, mais cette vie doit maintenant se manifester toujours davantage dans leur conduite.
C’est un point important, car la sanctification n’est pas présentée ici comme un état dans lequel la possibilité même de désobéir aurait disparu. Elle est une marche. Dieu a réellement agi dans ces hommes et ces femmes, et Paul rappellera quelques versets plus loin qu’il leur a donné son Saint-Esprit ; mais cette œuvre divine ne rend pas leur obéissance automatique. Ils doivent encore apprendre à maîtriser leur conduite, s’abstenir de ce qui est impur et progresser dans une vie qui plaît à Dieu. La présence de l’Esprit ne rend donc pas l’exhortation inutile ; elle rend possible la vie à laquelle l’exhortation les appelle.
Ce que Dieu veut, c’est votre sanctification
Paul poursuit : « Ce que Dieu veut, c’est votre sanctification ; c’est que vous vous absteniez de l’impudicité » (1 Thessaloniciens 4:3). Le grec dit : Τοῦτο γάρ ἐστιν θέλημα τοῦ θεοῦ, ὁ ἁγιασμὸς ὑμῶν, ἀπέχεσθαι ὑμᾶς ἀπὸ τῆς πορνείας (Touto gar estin thelēma tou Theou, ho hagiasmos hymōn, apechesthai hymas apo tēs porneias). Le substantif hagiasmos, « sanctification », appartient à la famille de hagios, « saint ». Certes, ce mot ne désigne pas nécessairement, partout où il apparaît, un processus progressif, et donc son sens précis doit être déterminé par le contexte. Mais ici le contexte indique indiscutablement quelque chose qu’il est nécessaire de faire. La sanctification dont parle Paul doit se manifester dans la conduite, et il en donne immédiatement une première expression concrète : « que vous vous absteniez de l’impudicité ».
La construction grecque renforce cette relation : « votre sanctification, que vous vous absteniez… ». L’infinitif apechesthai (« s’abstenir ») précise ici ce que Paul entend par “votre sanctification” : elle doit se manifester concrètement par le fait de s’abstenir de l’immoralité sexuelle. Il signifie s’abstenir, se tenir éloigné de quelque chose. Ainsi, Paul ordonne réellement à des croyants de se tenir éloignés de la porneia, terme large qui désigne l’immoralité sexuelle et, dans le cadre biblique, les comportements sexuels contraires à l’ordre voulu par Dieu. La sanctification que Dieu veut doit entrer dans leurs choix et dans leur comportement.
La sanctification dont parle Paul doit se manifester dans la conduite, et il en donne immédiatement une première expression concrète : « que vous vous absteniez de l’impudicité ».
Les versets suivants développent cette pensée : « c’est que chacun de vous sache posséder son corps dans la sainteté et l’honnêteté, sans vous livrer à une convoitise passionnée, comme font les païens qui ne connaissent pas Dieu » (4:4-5). Le terme traduit par « corps », skeuos, signifie littéralement « vase » ou « instrument ». Même si son interprétation dans ce verset est discutée, le sens général du passage demeure : les croyants doivent vivre leur sexualité « dans la sainteté et l’honnêteté », en contraste avec une conduite dominée par la passion.
Paul continue ensuite : « C’est que personne n’use envers son frère de fraude et de cupidité dans les affaires, parce que le Seigneur tire vengeance de toutes ces choses, comme nous vous l’avons déjà dit et attesté. Car Dieu ne nous a pas appelés à l’impureté, mais à la sanctification. Celui donc qui rejette ces préceptes ne rejette pas un homme, mais Dieu, qui vous a aussi donné son Saint-Esprit » (4:6-8). La logique générale de Paul est claire. Il ordonne réellement à des croyants de s’abstenir de la porneia, terme qui désigne les relations sexuelles illicites. L’action divine et la responsabilité humaine ne sont pas opposées dans sa pensée. Elles se trouvent réunies dans le même passage.
Certains serviteurs de Dieu affirment que la personne régénérée n’est en fait plus en mesure de réellement pécher
Or, ceci ne tient pas debout. Voyons: Paul n’exhorte pas les Thessaloniciens à la sainteté parce qu’il les considère comme des non-croyants, mais précisément parce qu’ils sont des croyants qui doivent continuer à marcher fidèlement avec Dieu. Son langage n’a aucun sens si la régénération avait supprimé toute possibilité réelle de pécher. Il leur demande de s’abstenir de l’immoralité sexuelle, de vivre dans la sainteté, de ne pas se laisser dominer par leurs passions et de ne pas transgresser envers leur frère. Paul ne parle pas comme si la régénération avait rendu ses lecteurs incapables de commettre ces péchés. Il les avertit au contraire de manière très concrète contre des conduites auxquelles ils doivent résister et dont ils doivent se tenir éloignés. » Il leur dit comment les éviter.
C’est ici que l’affirmation selon laquelle le chrétien régénéré ne serait plus en mesure de pécher rencontre une difficulté majeure. La nouvelle naissance ne supprime pas la volonté, la vigilance ou la responsabilité du croyant ; elle lui donne une vie nouvelle et le Saint-Esprit afin qu’il puisse résister au péché et marcher dans l’obéissance. Si le croyant était devenu incapable de pécher, les exhortations apostoliques à veiller, résister, s’abstenir, faire mourir les œuvres du corps et progresser dans la sainteté deviendraient pratiquement obsolètes.
La nouvelle naissance ne supprime pas la volonté, la vigilance ou la responsabilité du croyant ; elle lui donne une vie nouvelle et le Saint-Esprit afin qu’il puisse résister au péché et marcher dans l’obéissance.
Paul enseigne donc autre chose : le croyant a reçu de Dieu tout ce qui est nécessaire pour vivre dans la sainteté, mais il doit effectivement marcher dans cette grâce. C’est pourquoi il écrit ailleurs : « Marchez selon l’Esprit, et vous n’accomplirez pas les désirs de la chair » (Galates 5:16). Il ne dit pas que les désirs de la chair ont cessé d’exister, mais qu’ils ne doivent pas être accomplis. De même, lorsqu’il écrit : « si par l’Esprit vous faites mourir les actions du corps, vous vivrez » (Romains 8:13), il montre que la puissance vient de l’Esprit, mais que le croyant doit réellement mettre à mort ce qui l’entraînerait dans le péché.
Ceux qui appelent les croyant à ne pas obéir à Dieu se démarquent du Corps de Christ, de Son oeuvre et du bons sens chrétien. Ils transforment la grâce en une baguette magique, un jeton, ou un visa pour le ciel, et en finalité, ils conduisent les chrétiens à être déchus de la grâce (Galates 5.4).
La régénération ne signifie donc pas impossibilité de pécher, mais elle offre une nouvelle possibilité de ne plus vivre sous la domination du péché. Le croyant n’est plus esclave du péché ; cela ne signifie pas qu’il soit devenu incapable d’y céder. C’est précisément pour cette raison qu’il est appelé à demeurer ferme, à veiller et à marcher de progrès en progrès.
C’est bien ce que l’Apôtre Jean affirme. Il écrit :
« Mes petits enfants, je vous écris ces choses, afin que vous ne péchiez point. Et si quelqu’un a péché, nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste » (1 Jean 2:1).
Le texte est particulièrement clair. Jean s’adresse à ses « petits enfants » afin qu’ils ne pèchent pas, mais il envisage immédiatement la possibilité que l’un d’eux pèche : « Et si quelqu’un a péché… » Il ne parle donc pas d’une impossibilité de pécher après la nouvelle naissance. Son exhortation vise précisément à empêcher le péché, tandis que la seconde partie du verset prévoit le cas où un croyant tombe et lui rappelle qu’il possède un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste. La même épître avait déjà affirmé :
« Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes »
et
« si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner » (1 Jean 1:8-9).
C’est pourquoi 1 Jean 3:9, qui affirme que celui qui est né de Dieu « ne pratique pas le péché » et qu’« il ne peut pécher », ne peut raisonnablement être interprété comme si Jean enseignait l’impossibilité absolue pour une personne régénérée de commettre un acte de péché. Il serait également trop facile de résoudre toute la difficulté par la seule affirmation selon laquelle le présent grec voudrait automatiquement dire « pécher continuellement » ; les temps grecs ne fonctionnent pas d’une manière aussi mécanique. La lecture doit être cohérente avec l’ensemble de l’épître. La vie qui vient de Dieu est radicalement opposée au péché, de sorte que le péché ne peut devenir l’expression normale et assumée de cette vie nouvelle ; mais cette affirmation doit rester compatible avec l’appel adressé aux « petits enfants » à ne pas pécher et avec la provision de Christ lorsqu’ils pèchent.
Nous ne sommes d’ailleurs pas réduits à une possibilité théorique. Paul peut appeler les Corinthiens « frères » et « enfants en Christ » tout en leur reprochant leurs jalousies et leurs disputes (1 Corinthiens 3:1-3). Plus loin, il leur dit : « Mais c’est vous qui commettez l’injustice et qui dépouillez, et c’est envers des frères que vous agissez de la sorte ! » (6:8). Pierre lui-même fournit un exemple encore plus frappant : à Antioche, Paul lui résiste « en face, parce qu’il était répréhensible » et lui reproche une conduite qui n’était pas « droite selon la vérité de l’Évangile » (Galates 2:11-14). Il ne s’agissait évidemment pas d’un Pierre non régénéré. Le Nouveau Testament connaît donc bien la réalité d’un croyant qui agit mal et doit être repris.
La grâce n’exclut pas l’effort
Une partie de la difficulté vient d’une confusion entre deux choses que le Nouveau Testament distingue : le mérite et l’effort. Paul exclut radicalement le mérite humain comme fondement de notre acceptation devant Dieu ; mais il ne traite jamais l’obéissance, la discipline ou l’effort chrétien comme des ennemis de la grâce. En Philippiens 2:12-13, il écrit : « Ainsi, mes bien-aimés, comme vous avez toujours obéi, travaillez à votre salut avec crainte et tremblement […] car c’est Dieu qui produit en vous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir. » Il serait difficile de tenir ensemble plus clairement l’action du croyant et celle de Dieu. Paul demande une véritable obéissance, mais il affirme dans le même souffle que Dieu agit dans le croyant jusque dans son vouloir et son action.
Paul exclut radicalement le mérite humain comme fondement de notre acceptation devant Dieu; mais il ne traite jamais l’obéissance, la discipline ou l’effort chrétien comme des ennemis de la grâce.
1 Corinthiens 15:10 est encore plus significatif :
« Par la grâce de Dieu je suis ce que je suis, et sa grâce envers moi n’a pas été vaine ; loin de là, j’ai travaillé plus qu’eux tous, non pas moi toutefois, mais la grâce de Dieu qui est avec moi. »
Paul n’oppose pas : d’un côté la grâce, de l’autre le travail, l’effort. Il explique au contraire que la grâce reçue n’a pas été « vaine » précisément parce qu’elle a produit en lui un travail abondant. Son effort ne constitue pas un mérite indépendant qu’il pourrait présenter à Dieu ; il est le fruit d’une grâce à l’œuvre avec lui. Dire que « la grâce exclut l’effort » serait donc aller au-delà de Paul. Ce que la grâce exclut, c’est l’effort transformé en motif de mérite ou de vantardise.
C’est dans ce même cadre qu’il faut comprendre l’image de l’athlète en 1 Corinthiens 9:24-27. Paul dit aux Corinthiens :
« Ne savez-vous pas que ceux qui courent dans le stade courent tous, mais qu’un seul remporte le prix ? Courez de manière à le remporter. Tous ceux qui combattent s’imposent toute espèce d’abstinences […] Moi donc, je cours, non pas comme à l’aventure […] mais je traite durement mon corps et je le tiens assujetti, de peur d’être moi-même rejeté, après avoir prêché aux autres. »
Le vocabulaire choisi par l’apôtre est celui de la course, de la maîtrise de soi, de la discipline et du prix. Certes, le mot adokimos, « rejeté », n’est pas une déclaration concernant la damnation éternelle ; toutefois, reconnaissons que le contexte de la compétition suffit à montrer la gravité de l’avertissement. Paul veut courir de manière à obtenir la couronne et refuse de vivre comme si son ministère le dispensait de se discipliner.
Philippiens 3 confirme la même distinction d’une manière remarquable. Quelques versets après avoir rejeté toute « justice » provenant de la loi et affirmé qu’il veut être trouvé en Christ avec « la justice qui vient de Dieu par la foi » (3:9), Paul déclare :
« Je cours, pour tâcher de le saisir, puisque moi aussi j’ai été saisi par Jésus-Christ »,
puis :
« je cours vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ » (3:12-14).
La Louis Segond introduit déjà le mot « prix » au verset 12, alors que le grec dit plus littéralement que Paul n’a pas encore « obtenu » ou « atteint » ; le mot brabeion, « prix », apparaît explicitement au verset 14. Cette précision renforce plutôt qu’elle n’affaiblit le raisonnement : Paul, qui vient d’affirmer une justice reçue de Dieu par la foi, se décrit ensuite comme un homme qui poursuit activement un but et un prix. Il ne court pas afin d’acheter la grâce de Dieu ; il court parce qu’il a déjà été « saisi par Jésus-Christ ».
La formule biblique n’est donc pas « grâce ou effort ». Elle est beaucoup plus profonde : l’effort du croyant se déploie dans la grâce et par la puissance que Dieu lui donne. La grâce est le contraire du mérite ; elle n’est pas le contraire de l’obéissance. Ce qui serait étranger à Paul, ce serait une grâce qui rendrait la discipline inutile ou qui permettrait au croyant de considérer sa conduite comme sans importance.
Une question demeure cependant : si le croyant est réellement devenu juste en Christ, comment peut-il encore pécher sans cesser immédiatement d’être juste devant Dieu ?
Comment un juste peut-il encore pécher ?
Il faut cependant aller plus loin, car une objection sérieuse demeure. Si le croyant a été régénéré, si son cœur a été purifié par la foi et si Paul peut aller jusqu’à déclarer que « nous devenons en lui justice de Dieu » (2 Corinthiens 5:21), comment peut-il encore pécher ? Et surtout, comment quelqu’un qui pèche peut-il continuer à être considéré comme juste devant Dieu ?
La réponse se trouve dans la distinction que le Nouveau Testament maintient entre la justice reçue en Christ et la conduite du croyant qui doit être progressivement rendue conforme à cette justice. Paul écrit:
« Celui qui n’a point connu le péché, il l’a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu » (2 Corinthiens 5:21).
Le fondement de notre justice devant Dieu n’est donc pas la perfection de notre comportement, mais notre union avec Christ. C’est « en lui » que cette justice nous appartient. Paul exprime la même réalité lorsqu’il désire être trouvé en Christ, « non avec ma justice, celle qui vient de la loi, mais avec celle qui s’obtient par la foi en Christ, la justice qui vient de Dieu par la foi » (Philippiens 3:9).
Cette justice reçue de Dieu ne signifie cependant pas que tous les actes du croyant deviennent automatiquement justes. C’est précisément ce que démontre la seconde épître aux Corinthiens elle-même. Le même Paul qui affirme en 2 Corinthiens 5:21 que nous devenons « justice de Dieu » en Christ dit quelques chapitres plus loin à ces mêmes croyants : « Purifions-nous de toute souillure de la chair et de l’esprit, en achevant notre sanctification dans la crainte de Dieu » (7:1). Il n’y a aucune contradiction pour Paul. Le croyant est juste en Christ, mais il doit encore être sanctifié dans sa conduite. Sa position devant Dieu et l’état pratique de sa marche ne sont pas identiques, même s’ils ne doivent jamais être séparés.
C’est justement parce que notre justice devant Dieu ne repose pas sur une perfection morale déjà accomplie que Jean peut écrire : « Mes petits enfants, je vous écris ces choses, afin que vous ne péchiez point. Et si quelqu’un a péché, nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste » (1 Jean 2:1). Si un seul péché annulait immédiatement la justice reçue en Christ, Jean ne pourrait pas présenter Jésus comme l’avocat du croyant qui vient de pécher. Mais si, à l’inverse, la justice reçue en Christ signifiait que le péché n’a plus aucune importance, Jean n’aurait aucune raison d’écrire : « afin que vous ne péchiez point ». Les deux vérités doivent donc demeurer ensemble : le croyant est réellement juste en Christ, et le croyant juste peut néanmoins commettre un acte injuste qu’il doit confesser et abandonner.
Il faut ici distinguer l’identité du croyant de chacun de ses actes. Un homme déclaré juste par Dieu peut agir d’une manière qui ne correspond pas à cette justice, exactement comme les Corinthiens, que Paul appelle des « sanctifiés en Jésus-Christ », pouvaient encore commettre l’injustice envers leurs propres frères. Paul ne leur dit pas : « puisque vous avez agi injustement, vous n’avez jamais été sanctifiés ». Il leur reproche précisément de vivre d’une manière indigne de ce qu’ils sont devenus en Christ. L’exhortation chrétienne repose souvent sur cette logique : devenez dans votre conduite ce que Dieu a déjà fait de vous en Christ.
La justification ne signifie donc pas que Dieu appelle « juste » ce qui est effectivement mauvais. Dieu ne transforme jamais le péché en justice. Si un croyant ment, commet l’immoralité ou agit injustement, son acte reste un péché et Dieu l’appelle ainsi. Mais cet acte ne constitue pas le fondement sur lequel Dieu avait déclaré cet homme juste. Le fondement demeure Christ. La justice du croyant vient de Dieu et se reçoit par la foi ; sa conduite doit ensuite apprendre à correspondre à cette nouvelle réalité.
C’est pourquoi la grâce n’abolit jamais la sanctification. Au contraire, elle la rend nécessaire. Celui qui a été rendu juste est maintenant appelé à vivre comme un « juste ». Celui qui a été sanctifié en Christ est appelé à poursuivre la sanctification. Celui dont le cœur a été purifié par la foi est appelé à continuer à se purifier. Et lorsqu’il pèche, il ne doit ni nier ce qu’il est devenu en Christ, ni utiliser cette identité comme prétexte pour nier sa faute. Il doit reconnaître précisément ceci : j’ai agi contrairement à ce que je suis devenu en Christ.
Voilà pourquoi un juste peut encore se retrouver en mesure de pécher sans que le mot « juste » devienne vide de sens. Sa justice devant Dieu vient de Christ ; son péché vient d’une conduite qui n’est pas conforme à cette justice. La réponse de Dieu n’est ni de nier la justice donnée en Christ, ni de nier le péché commis, mais d’appeler son enfant à la confession, à la repentance et à une marche renouvelée dans la sainteté. La justification nous donne une nouvelle position devant Dieu ; la sanctification conduit progressivement notre manière de vivre à correspondre à cette position.
« Ce n’est pas moi qui pèche, c’est ma chair »
Dans certains milieux, on enseigne que l’esprit humain — ou parfois le « cœur » — du croyant est devenu parfaitement pur au moment de la nouvelle naissance et qu’il ne pourrait désormais plus être souillé par le péché. Si le chrétien commet un acte mauvais, le péché serait alors attribué uniquement à la chair, tandis que son « véritable moi », son esprit régénéré, demeurerait parfaitement pur. Une telle manière de raisonner cherche à protéger la réalité de la régénération, mais elle finit par introduire dans le croyant une séparation que le Nouveau Testament ne présente jamais de cette façon.
Paul écrit au contraire à des croyants :
« Ayant donc de telles promesses, bien-aimés, purifions-nous de toute souillure de la chair et de l’esprit, en achevant notre sanctification dans la crainte de Dieu » (2 Corinthiens 7:1).
Le texte est particulièrement important, car Paul ne parle pas ici à des non-croyants auxquels il demanderait d’être régénérés. Il s’adresse à ceux qu’il appelle « bien-aimés » et les exhorte pourtant à se purifier non seulement de toute souillure de la chair, mais aussi de l’esprit. On ne peut donc pas soutenir que l’esprit du chrétien, parce qu’il a été régénéré, serait devenu une partie de lui-même absolument inaccessible à toute souillure morale et qui n’aurait plus jamais besoin de purification. La régénération est bien une œuvre réelle et profonde de Dieu, mais Paul la distingue clairement de cette sanctification qui doit encore être poursuivie et « achevée dans la crainte de Dieu ».
Jean exprime la même réalité lorsqu’il écrit :
« Bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu » et ajoute quelques lignes plus loin : « Quiconque a cette espérance en lui se purifie, comme lui-même est pur » (1 Jean 3:2-3).
Là encore, il ne s’agit pas de personnes qui chercheraient à devenir enfants de Dieu par leurs efforts : Jean vient précisément d’affirmer qu’elles le sont déjà. Pourtant, parce qu’elles attendent d’être pleinement conformées à Christ, elles continuent à se purifier. La nouvelle naissance ne signifie donc pas qu’il n’y aurait désormais plus rien à purifier dans la vie intérieure du croyant.
Il faut évidemment tenir compte des passages qui parlent d’une purification reçue lors de la conversion. Actes 15:9 affirme que Dieu a « purifié leurs cœurs par la foi ». Il existe donc bien une purification initiale, liée à l’entrée dans le salut. Mais il serait injustifié d’en conclure que cette purification rend désormais le cœur ou l’esprit incapable de toute souillure ultérieure. Le Nouveau Testament peut parler à la fois d’un cœur purifié par la foi et de croyants qui doivent encore se purifier, y compris « de toute souillure de la chair et de l’esprit ». La purification reçue au commencement de la vie chrétienne et la sanctification poursuivie ensuite ne doivent pas être opposées.
Cette distinction permet également d’éviter une autre erreur : confondre la « chair » avec le corps physique et en faire une sorte de seconde personne qui porterait seule la responsabilité du péché. Chez Paul, la chair ne désigne pas simplement le corps. En Galates 5, les « œuvres de la chair » comprennent l’immoralité sexuelle et l’ivrognerie, mais aussi les inimitiés, les querelles, les jalousies, les animosités, les disputes et l’envie. La chair désigne donc, selon les contextes, l’être humain dans sa faiblesse et dans son orientation opposée à l’Esprit ; elle n’est pas une personne indépendante à laquelle le croyant pourrait transférer sa culpabilité.
C’est pourquoi Paul ne dit jamais : « Puisque votre esprit est régénéré, ce que fait votre chair ne vous concerne plus réellement. » Il dit :
« Marchez selon l’Esprit, et vous n’accomplirez pas les désirs de la chair » (Galates 5:16).
Le commandement est adressé au croyant lui-même. De même, Romains 8:13 déclare : « Si par l’Esprit vous faites mourir les actions du corps, vous vivrez. » La puissance vient de l’Esprit, mais c’est le croyant qui doit, par cette puissance, faire mourir les actions du corps. Ce que je fais dans mon corps reste donc mon acte et engage ma responsabilité.
Le langage biblique de la confession va exactement dans le même sens. Jean écrit :
« Si nous confessons nos péchés » (1 Jean 1:9),
et non : « si nous reconnaissons les péchés de notre chair, tandis que notre véritable moi demeure innocent ». David dit : « J’ai péché contre toi », et le fils prodigue : « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi ». La repentance commence précisément lorsque l’homme cesse de déplacer sa responsabilité. La chair peut être le lieu du combat, et le croyant peut avoir besoin de résister à ses désirs, mais elle ne devient jamais un bouc émissaire auquel il pourrait imputer moralement ce qu’il a lui-même choisi et accompli.
La nouvelle naissance ne crée donc pas deux personnes dans le croyant : d’un côté un esprit régénéré qui ne pourrait plus être concerné par le péché, et de l’autre une chair qui pécherait à sa place. Le croyant demeure une personne unifiée, appelée à glorifier Dieu dans tout son être. Son esprit a été vivifié, son cœur a été purifié par la foi, le Saint-Esprit habite en lui ; mais il doit encore marcher selon l’Esprit, se purifier, faire mourir les actions du corps et poursuivre la sanctification. Dire : « Ce n’est pas moi qui ai péché, c’est seulement ma chair » ne correspond donc pas au langage biblique. Lorsque le croyant pèche, c’est lui qui a péché ; et c’est lui qui est appelé à reconnaître sa faute, à revenir à Dieu et à reprendre sa marche dans la sainteté.
Le croyant régénéré et la repentance
Reconnaître qu’un chrétien peut pécher ne signifie évidemment pas qu’il doive être régénéré une seconde fois après chaque chute. Régénération et repentance ne sont pas des synonymes. La nouvelle naissance donne une vie nouvelle ; la repentance est le retour à Dieu de celui qui reconnaît avoir désobéi. C’est précisément pourquoi le Nouveau Testament peut appeler des croyants à se repentir sans présenter cet appel comme une nouvelle naissance répétée indéfiniment.
La nouvelle naissance ne crée donc pas deux personnes dans le croyant : d’un côté un esprit régénéré qui ne pourrait plus être concerné par le péché, et de l’autre une chair qui pécherait à sa place.
Les lettres aux Églises d’Apocalypse 2–3 sont particulièrement difficiles à contourner. Le Christ demande à Éphèse de se souvenir d’où elle est tombée et de se repentir ; il appelle Pergame et Sardes à la repentance ; à Laodicée, il déclare :
« Moi, je reprends et je châtie tous ceux que j’aime. Aie donc du zèle, et repens-toi » (Apocalypse 3:19).
La repentance ne peut donc pas être réservée exclusivement au non-croyant entrant pour la première fois dans le salut. Elle fait aussi partie de la réponse du disciple lorsque le Seigneur met en lumière sa désobéissance.
Cela ne doit pas davantage être confondu avec la condamnation. Romains 8:1 affirme avec force : « Il n’y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ. » Mais l’absence de condamnation ne signifie pas absence de responsabilité. Paul peut écrire à propos des Corinthiens :
« Quand nous sommes jugés, nous sommes châtiés par le Seigneur, afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde » (1 Corinthiens 11:32).
La phrase elle-même établit la distinction : ils ne sont pas « condamnés avec le monde », mais ils peuvent néanmoins être repris et disciplinés par le Seigneur.
La même responsabilité apparaît lorsque Paul écrit : « C’est pour cela aussi que nous nous efforçons de lui être agréables », puis explique immédiatement pourquoi : « Car il nous faut tous comparaître devant le tribunal de Christ, afin que chacun reçoive selon le bien ou le mal qu’il aura fait, étant dans son corps » (2 Corinthiens 5:9-10). Dans le cadre de l’enseignement apostolique sur les récompenses, il n’est pas nécessaire de transformer ce tribunal en condamnation éternelle du croyant pour prendre le texte au sérieux. Paul lie simplement son désir de plaire au Seigneur à la perspective d’une véritable évaluation de sa vie. Ce qu’un croyant fait « dans son corps » n’est donc jamais dépourvu d’importance devant Dieu.
Dieu sanctifie, et le croyant marche
Nous retrouvons ainsi l’équilibre avec lequel Paul avait commencé dans 1 Thessaloniciens 4. Il dit aux croyants de s’abstenir, de savoir conduire leur vie dans la sainteté, de ne pas se laisser dominer par les passions et de ne pas mépriser les instructions reçues. Pourtant, à la fin de la même épître, il prie : « Que le Dieu de paix vous sanctifie lui-même tout entiers » (1 Thessaloniciens 5:23). Il ne voit aucune contradiction entre les deux. Dieu sanctifie, et le croyant marche dans la sanctification que Dieu rend possible.
Tite 2 exprime la même réalité sous l’angle de la grâce :
« Car la grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes, a été manifestée. Elle nous enseigne à renoncer à l’impiété et aux convoitises mondaines, et à vivre dans le siècle présent selon la sagesse, la justice et la piété » (Tite 2:11-12).
La grâce biblique ne se contente donc pas d’annoncer le pardon tout en laissant la conduite hors de son champ d’action. Elle sauve, mais elle enseigne également à renoncer et à vivre autrement. Le croyant n’obéit pas afin de fabriquer lui-même la grâce dont il aurait besoin ; il répond par l’obéissance à une grâce qui agit déjà en lui.
C’est pourquoi l’affirmation selon laquelle le chrétien régénéré serait incapable de pécher finit par créer davantage de difficultés qu’elle n’en résout. Elle oblige à affaiblir les avertissements adressés aux croyants, à expliquer que leurs chutes ne sont pas réellement les leurs ou à transformer la « chair » en une sorte de sujet moral indépendant. Le langage apostolique est beaucoup plus simple. Le chrétien a reçu une vie nouvelle et le Saint-Esprit habite en lui ; le péché n’est plus son maître et ne doit plus caractériser sa vie. Mais il demeure appelé à veiller, à marcher selon l’Esprit, à faire mourir les actions du corps, à se purifier de toute souillure, à confesser son péché lorsqu’il tombe et à progresser toujours davantage dans la sainteté.
C’est précisément ce que signifie « de progrès en progrès ». La sanctification n’est ni l’effort autonome de l’homme qui cherche à mériter la faveur de Dieu, ni une transformation automatique dans laquelle toute responsabilité personnelle aurait disparu. Elle est la vie nouvelle de Dieu déployée dans un croyant qui répond à cette grâce par la foi et l’obéissance. Paul peut donc affirmer sans aucune contradiction : « Par la grâce de Dieu je suis ce que je suis », puis ajouter qu’il a « travaillé plus qu’eux tous ». Il peut rejeter toute justice propre fondée sur la loi et, quelques lignes plus tard, déclarer qu’il court vers le but pour remporter le prix.
La grâce ne supprime donc pas la course : elle rend la course possible. La justification ôte la condamnation ; elle ne rend pas notre conduite insignifiante. La régénération donne une vie nouvelle ; elle ne fait pas de nous des êtres incapables de désobéir. Et lorsque nous avons péché, la réponse biblique n’est ni de nier notre régénération ni d’accuser une « chair » qui aurait agi indépendamment de nous. Elle consiste à reconnaître notre faute, à revenir au Seigneur et, par cette même grâce qui nous a sauvés, à reprendre la marche afin d’aller, comme Paul le demandait aux Thessaloniciens, de progrès en progrès.
Donato Anzalone