L’aoriste et le « une fois pour toutes
On entend souvent un enseignant ou un prédicateur dire, avec assurance : « le grec dit… », « le mot signifie… », « le verbe indique… », « ce temps veut dire… ». Ces affirmations partent généralement d’une bonne intention : montrer que l’original grec éclaire le texte biblique d’une façon que la traduction, à elle seule, ne laisse pas toujours percevoir. Mais saviez-vous que, parfois, ce qui est ainsi affirmé ne correspond pas vraiment à ce que le grec dit réellement ? Le grec est une langue riche de nuances, qui se jouent bien au-delà du simple mot ou du simple temps verbal pris isolément — elles se logent dans la syntaxe, le lexique et le contexte tout entier. Dans cet article, nous nous penchons sur l’aoriste.
Il y a une phrase qu’on entend souvent en chaire : « Ce verbe est à l’aoriste, ce qui veut dire que l’action a eu lieu une fois pour toutes. » On l’entend en particulier à propos de :
Romains 6:10 — « Car il est mort (ἀπέθανεν) au péché, une fois pour toutes (ἐφάπαξ). »
Et de fait — le verset dit bien « une fois pour toutes ». Sur ce point précis, le prédicateur ne se trompe pas dans sa conclusion. Il se trompe sur ce qui, dans le texte grec, porte cette idée.
L’erreur
Regardons la phrase de près : ἀπέθανεν (« il est mort ») est à l’aoriste. Mais le mot qui signifie « une fois pour toutes » n’est pas ce verbe — c’est ἐφάπαξ (ephapax), un adverbe formé de epi + hapax (« une fois »), dont le sens lexical propre est justement « à une seule occasion, sans répétition possible ». C’est ce mot, et lui seul, qui porte l’idée de définitivité dans ce verset.
Autrement dit : le verset veut bien dire « une fois pour toutes » — mais à cause de ἐφάπαξ, pas à cause de l’aoriste. Si on retirait ἐφάπαξ et qu’on laissait seulement ἀπέθανεν à l’aoriste, la phrase ne dirait plus du tout « une seule fois » — elle dirait simplement « il est mort », sans aucune précision sur le caractère unique ou répétable de l’événement.
C’est une nuance qui change tout pour la suite du raisonnement : si l’aoriste, à lui seul, portait déjà l’idée d’unicité et de définitivité, ἐφάπαξ serait redondant. Or il ne l’est pas — il est nécessaire, précisément parce que l’aoriste ne le dit pas.
L’aoriste pris en défaut
Si l’aoriste signifiait intrinsèquement « une seule fois, de façon irréversible », les exemples suivants seraient impossibles.
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Une action qui dure 46 ans
Jean 2:20 — « On a mis quarante-six ans à bâtir (ᾠκοδομήθη) ce temple. »
Une construction de 46 ans, exprimée à l’aoriste — la preuve que l’aoriste n’implique pas non plus une action brève ou instantanée, contrairement à ce qu’on entend parfois dire aussi. (Sans minimiser la douleur que cela pu aussi apporter dans l’histoire, toutefois, ce temple n’a pas été construite une fois pour toute, puisqu’il a été détruit en 70 par Titus, dans des conditions extrêmement terribles pour les habitants de Jérusalem)
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Des phénomènes répétés, cycliques
Jacques 1:11 — « Le soleil s’est levé (ἀνέτειλεν) avec sa chaleur brûlante et a desséché (ἐξήρανεν) l’herbe. »
Le lever du soleil et le dessèchement de l’herbe ne sont pas des événements uniques dans l’histoire — ici, l’aoriste sert simplement à énoncer une vérité générale ou habituelle, sans rien dire sur sa répétition ou son unicité.
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Même phénomène, ailleurs
1 Pierre 1:24 (citant Ésaïe) — « L’herbe a séché (ἐξηράνθη), la fleur est tombée (ἐξέπεσεν). »
Une réalité cyclique, universelle — exprimée elle aussi à l’aoriste.
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Des actions répétées dans une vie entière
Matthieu 25:35 — « J’ai eu faim (ἐπείνασα) et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif (ἐδίψησα) et vous m’avez donné à boire. »
Des gestes répétés un nombre indéfini de fois, résumés en un seul énoncé global à l’aoriste — sans qu’aucun d’eux ne soit présenté comme unique ou irrévocable.
L’aoriste ne code donc ni la durée, ni la fréquence, ni l’irréversibilité d’une action. Il fait autre chose.
Le nœud du problème
Comment explique cela ? Pourquoi l’aoriste ne veut pas dire « une fois pour toute » ? On confond le temps (quand l’action a lieu) et l’aspect (comment l’action est présentée). En grec, c’est l’aspect qui domine — il structure même les modes qui n’ont pas de repère temporel (participe, subjonctif, impératif, infinitif).
Ce concept est compliqué, mais je vais essayer de l’expliquer par une illustration simple.
Une question de prise de vue..
- L’aoriste (aspect perfectif) est comme une photo. Une image globale de l’événement, prise de l’extérieur, sans qu’on voie son déroulement interne — ni le début, ni la fin, ni les étapes.
- Le présent ou l’imparfait (aspect imperfectif) est comme une vidéo. On est à l’intérieur de l’action, on la voit avancer, durer, parfois se répéter.
- Le parfait (aspect résultatif) est comme une photo de l’état présent, conséquence d’une action passée dont les effets durent encore.
Ces trois aspects peuvent décrire le même événement réel, avec la même durée, le même moment. Ce qui change, ce n’est pas le fait lui-même, c’est l’angle sous lequel l’auteur, inspiré par le Saint-Esprit, choisit de le montrer. L’aspect est un choix rhétorique du locuteur, pas une propriété objective de l’événement lui-même.
C’est précisément parce que l’aoriste est un cadrage, une photo, et non une déclaration sur la durée ou la répétabilité réelle d’un événement, que ἐφάπαξ est indispensable en Romains 6:10 : c’est lui qui vient dire ce que la photo, à elle seule, ne dit pas.
Il y a bien entendu de très bons exemples : « une fois pour toutes » dans le Nouveau Testament
Ce sens vient toujours du lexique, jamais de la morphologie verbale — et les autres occurrences de ἐφάπαξ (ephapax) / ἅπαξ (hapax) le confirment, à condition de regarder d’un peu plus près le temps du verbe qui accompagne chacune d’elles.
Hébreux 7:27 — « Car il a fait cela une fois pour toutes (ἐφάπαξ, ephapax), en s’offrant lui-même. »
Le verbe « il a fait » (ἐποίησεν, epoiēsen) est à l’aoriste — exactement le même schéma qu’en Romains 6:10 : c’est ἐφάπαξ, et lui seul, qui porte l’idée d’unicité ; l’aoriste se contente de rapporter l’événement comme un tout accompli.
Hébreux 9:12 — « Il est entré une fois pour toutes (ἐφάπαξ, ephapax) dans le lieu très saint. » Même chose : « il est entré » (εἰσῆλθεν, eisēlthen) est également à l’aoriste.
Deux occurrences de suite, donc, où ἐφάπαξ vient épauler un aoriste — ce qui pourrait laisser croire, à tort, que l’association aoriste + ἐφάπαξ serait la norme, voire que l’un impliquerait l’autre.
Hébreux 10:10 — « Nous avons été sanctifiés (ἡγιασμένοι ἐσμέν, hēgiasmenoi esmen) par l’offrande du corps de Jésus-Christ, une fois pour toutes (ἐφάπαξ, ephapax). »
Et voici que la règle se brise déjà : « nous avons été sanctifiés » n’est pas à l’aoriste, mais au parfait (une construction dite périphrastique : le participe parfait passif ἡγιασμένοι, hēgiasmenoi, « ayant été sanctifiés », plus le verbe être ἐσμέν, esmen, « nous sommes »).
On a donc, dans ce troisième exemple, exactement le même ἐφάπαξ que dans les deux précédents, mais accroché cette fois à un temps différent.
Ce simple constat suffit déjà à trancher la question : si l’idée de « une fois pour toutes » venait de l’aoriste, elle ne pourrait pas survivre au passage du verbe à un autre temps. Or elle survit très bien — parce qu’elle ne vient pas du verbe, mais de ἐφάπαξ lui-même, qui reste inchangé et continue de porter le même sens, quel que soit le temps auquel on l’associe.
Hébreux 9:26, enfin, achève de le confirmer avec un autre couple mot-verbe : ἅπαξ (hapax, forme apparentée à ἐφάπαξ, de même sens) y est combiné à πεφανέρωται (pephanerōtai, « il a été manifesté »), lui aussi au parfait, et non à l’aoriste.
Au total, sur les quatre versets cités, deux associent ἐφάπαξ à l’aoriste (Hé 7:27 ; 9:12) et deux l’associent au parfait (Hé 10:10 ; 9:26, ce dernier avec ἅπαξ). La conclusion est donc sans appel : c’est ἅπαξ/ἐφάπαξ qui transmet l’idée de « une fois pour toutes », quel que soit le temps du verbe qui l’accompagne — jamais l’inverse.
Le cas plus difficile : quand il n’y a pas de ἐφάπαξ
Voilà maintenant un cas nettement plus délicat, et théologiquement plus lourd, parce qu’il n’y a cette fois aucun mot lexical pour venir au secours de l’argument.
1 Pierre 1:3 — « Béni soit Dieu… qui, selon sa grande miséricorde, nous a fait naître de nouveau ἀναγεννήσας, anagennēsas, participe aoriste actif) pour une espérance vivante. »
On entend parfois : « “Régénérer” est à l’aoriste — donc c’est un acte accompli une fois pour toutes ; on ne peut pas “se dé-régénérer”. » Mais ici, contrairement à Romains 6:10, il n’y a ni ἐφάπαξ (ephapax) ni ἅπαξ (hapax). L’argument « une fois pour toutes » repose entièrement sur la forme verbale elle-même — exactement l’erreur qu’on vient de démonter avec Jean 2:20, Jacques 1:11, 1 Pierre 1:24 et Matthieu 25:35. Le même test s’applique ici. L’aoriste rapporte que l’événement a eu lieu — un point, c’est tout. Il ne dit rien sur ce qui vient après : ni si l’état produit va durer, ni s’il peut être défait.
On pourrait sauver l’argument autrement, en disant : « Ce n’est pas l’aoriste, mais le verbe “naître” lui-même — on ne peut pas “renaître à l’envers”. » C’est un argument plus sérieux, parce qu’il repose sur le lexique et l’image employée plutôt que sur la morphologie. Mais lui aussi doit être soumis au même sérieux exégétique — et c’est là que le contexte historico-culturel entre en jeu.
Dans le monde biblique, être né fils n’empêchait ni l’éloignement, ni le déshéritement. Abraham lui-même chasse Ismaël et écarte de l’héritage les fils de ses concubines pour les tenir à distance d’Isaac (Genèse 21:9-14 ; 25:5-6) ; Ruben, fils aîné de Jacob, perd son droit d’aînesse à cause de sa faute, transféré aux fils de Joseph (Genèse 49:3-4 ; 1 Chroniques 5:1). Naître fils, dans ce cadre-là, n’a jamais signifié « irrévocablement en règle avec le père, quoi qu’il arrive ».
L’Écriture va même plus loin, en appliquant cette même logique à Dieu et à Israël, dans les deux registres à la fois — l’épouse et les enfants. Le Seigneur déclare, par la bouche de Jérémie, avoir donné à Israël « sa lettre de divorce » à cause de son infidélité (Jérémie 3:8 ; cf. Ésaïe 50:1). Par la bouche d’Osée, il va jusqu’à faire nommer un enfant Lo-Ammi, « pas mon peuple », renversant directement la formule d’alliance : « vous n’êtes pas mon peuple, et je ne suis pas votre Dieu » (Osée 1:9). L’épouse et les enfants — les deux images de la relation d’alliance — sont donc présentés, dans ces textes, comme pouvant être rompus.
Mais la rupture n’y est jamais le dernier mot — à une condition près. Dans les trois textes, la restauration promise (« Lo-Ammi » redevenant « Ammi », en Osée 2:23) est systématiquement liée à un appel au repentir et à un retour : « Reviens, Israël infidèle ! » (Jérémie 3:12) ; « Reconnais seulement ta faute » (Jérémie 3:13). La restauration n’est donc ni automatique, ni acquise d’avance — elle est conditionnelle.
Voilà donc où se situe honnêtement le débat, et pourquoi cet article ne prétend pas le trancher : ceux qui affirment que la nouvelle naissance est irrévocable et ceux qui pensent qu’elle peut être perdue doivent, dans les deux cas, argumenter à partir de l’ensemble du texte — son vocabulaire, sa syntaxe, son arrière-plan historique et culturel, l’ensemble du témoignage biblique (Hébreux 6, Jean 10:28-29, 1 Jean 2:19, et bien d’autres) — et non à partir d’un seul aoriste isolé de son contexte. L’aoriste de ἀναγεννήσας ne prouve ni l’un ni l’autre. Il n’a simplement jamais été fait pour porter ce genre de charge à lui seul.
Conclusion
Au terme de ce parcours, un seul verset — Romains 6:10 — a suffi à démonter l’erreur, et un seul mot — ἐφάπαξ (ephapax) — a suffi à sauver ce que le verset affirme réellement. Entre les deux, l’aoriste n’a jamais eu voix au chapitre sur la question de l’unicité ou de la définitivité : ni dans un sens (Jean 2:20, Jacques 1:11), ni dans l’autre (1 Pierre 1:3).
C’est là, précisément, que la prudence s’impose le plus : là où le texte ne fournit pas de mot comme ἐφάπαξ (ephapax) pour trancher, la tentation est grande de demander à la seule morphologie verbale ce qu’elle ne peut pas donner. Et même quand on se replie sur l’image plutôt que sur la grammaire — « naître », c’est irréversible — l’arrière-plan biblique tout entier, jusque dans la manière dont Dieu lui-même parle de sa relation à Israël, rappelle qu’aucune métaphore de filiation n’est, à elle seule, une preuve de définitivité.
Ce n’est donc jamais une forme isolée — un temps, un mot, une image — qui décide du sens. C’est toujours le texte entier qui parle, et lui seul qui a le dernier mot.
Bibliographie sélective
- Robertson, A.T. A Grammar of the Greek New Testament in the Light of Historical Research. New York: Hodder & Stoughton, 1914.
- Stagg, Frank. « The Abused Aorist ». Journal of Biblical Literature 91 (1972): 222-231.
- Porter, Stanley E. Verbal Aspect in the Greek of the New Testament. New York: Peter Lang, 1989.
- Fanning, Buist M. Verbal Aspect in New Testament Greek. Oxford: Clarendon Press, 1990.
- Wallace, Daniel B. Greek Grammar Beyond the Basics: An Exegetical Syntax of the New Testament. Grand Rapids: Zondervan, 1996.
- Carson, D.A. Exegetical Fallacies. 2ᵉ éd. Grand Rapids: Baker, 1996.
