Une doctrine qui ne veut pas dire ce qu’elle dit

La pernicieuse doctrine de la persévérance des saints

La doctrine de la persévérance des saints est souvent mal comprise. Son nom donne l’impression qu’elle affirme simplement une vérité biblique incontestable : le croyant doit persévérer dans la foi jusqu’à la fin. Mais ce n’est pas réellement ce qu’elle enseigne.

La doctrine de la persévérance des saints enseigne que Dieu préserve le chrétien jusqu’à la fin. Cette sécurité ne dépend pas de sa manière de vivre. Même s’il vit dans la désobéissance, dans l’éloignement de Dieu, ou d’une manière profondément contraire à ses valeurs, et même si cela dure toute sa vie jusqu’à sa mort, cette sécurité n’est pas remise en cause pour autant.

La différence est fondamentale. Dire que le croyant doit persévérer signifie qu’il est appelé à demeurer attaché à Christ. Dire que le véritable croyant persévérera nécessairement signifie que son abandon définitif devient théologiquement impossible. Dès lors, lorsqu’une personne qui professait Christ depuis des années finit par renier la foi et ne revient jamais, la conclusion ne sera pas qu’un croyant a apostasié, mais qu’il n’avait jamais véritablement été régénéré.

C’est exactement ainsi que Louis Berkhof présente la doctrine. Celui qui a réellement été régénéré peut tomber gravement, traverser des périodes de désobéissance et même commettre des péchés sérieux, mais il ne peut finalement et définitivement tomber de l’état de grâce. Dieu préservera son œuvre en lui. S’il abandonne définitivement Christ, cela démontrera donc que sa foi antérieure n’était pas une véritable foi salvatrice.

Selon Berkhof, donc, delui qui a réellement été régénéré peut tomber gravement, traverser des périodes de désobéissance et même commettre des péchés sérieux, mais il ne peut finalement et définitivement tomber de l’état de grâce.

C’est ici que commence le problème.

La doctrine construit un système dans lequel aucun exemple d’apostasie ne pourra jamais remettre en question la doctrine elle-même. Si quelqu’un persévère, sa persévérance confirme qu’il était réellement régénéré. S’il abandonne définitivement la foi, son abandon confirme qu’il ne l’avait jamais été. Quelle que soit l’issue, la doctrine demeure intacte.

Or le Nouveau Testament ne semble pas parler ainsi lorsqu’il avertit les croyants.

Hébreux 3:12 dit :

« Prenez garde, frères, que quelqu’un de vous n’ait un cœur mauvais et incrédule, au point de se détourner du Dieu vivant. »

L’auteur ne dit pas : prenez garde de découvrir que vous n’avez jamais réellement cru. Il avertit des frères contre le danger de se détourner. Quelques versets plus loin, il ajoute :

« Car nous sommes devenus participants de Christ, pourvu que nous retenions fermement jusqu’à la fin l’assurance que nous avions au commencement. »

Paul utilise un langage semblable lorsqu’il rappelle aux croyants qu’ils subsistent par la foi et les avertit qu’ils peuvent être retranchés s’ils ne demeurent pas dans la bonté de Dieu. Il parle aussi de personnes ayant « fait naufrage par rapport à la foi » et annonce que certains « abandonneront la foi ». Jésus appelle ses disciples à demeurer en lui. Jean reprend constamment ce même langage de la demeure. Ces textes peuvent naturellement être étudiés et discutés dans leur contexte, mais il devient difficile de leur laisser toute leur force si l’on a déjà décidé qu’un véritable croyant ne pourra jamais connaître ce contre quoi ils l’avertissent.

La réponse classique consiste à dire que ces avertissements sont justement les moyens dont Dieu se sert pour faire persévérer les élus. Ils sont donc sérieux, mais la personne véritablement régénérée les écoutera finalement et persévérera. Cette réponse possède une logique interne, mais elle déplace le problème sans le résoudre. Le danger annoncé par le texte devient un danger dont le véritable croyant ne peut finalement être victime. Il est averti de ne pas tomber dans quelque chose dont sa régénération garantit déjà qu’il ne tombera jamais définitivement.

La difficulté ne concerne d’ailleurs pas seulement l’interprétation des passages d’avertissement. Elle touche aussi directement notre compréhension de la vie chrétienne et de la communion fraternelle.

Imaginons une personne qui confesse Christ pendant vingt ans. Elle prie, participe à la Sainte-Cène, sert dans l’Église, manifeste des fruits spirituels et est reconnue par tous comme un frère ou une sœur en Christ. Puis elle renie définitivement Jésus et meurt dans l’apostasie. Selon la doctrine de la persévérance des saints, il faudra finalement conclure qu’elle n’avait jamais véritablement été régénérée.

Mais alors, qu’étions-nous en mesure de savoir pendant ces vingt années ?

Personne ne prétend connaître parfaitement le cœur d’autrui. Une profession de foi peut être fausse et une vie religieuse peut cacher beaucoup de choses. Pourtant, la communion chrétienne n’est pas seulement une relation sociale entre personnes partageant certaines valeurs. Elle est une communion spirituelle entre ceux qui participent à la même vie de Christ. Lorsque j’appelle quelqu’un « mon frère en Christ », je ne veux normalement pas simplement dire : « Pour l’instant, il présente suffisamment de signes pour que je suppose qu’il est probablement régénéré, mais son comportement dans trente ans pourra démontrer qu’il ne l’a jamais été. »

La communion chrétienne n’est pas seulement une relation sociale entre personnes partageant certaines valeurs. Elle est une communion spirituelle entre ceux qui participent à la même vie de Christ.

C’est là un paradoxe rarement souligné. La doctrine de la persévérance des saints veut donner une sécurité absolue au véritable régénéré, mais elle rend toujours provisoire notre reconnaissance présente de la régénération d’autrui. Celui que je considère aujourd’hui comme véritablement né de Dieu pourra, par son apostasie future, m’obliger à réinterpréter totalement son passé spirituel.

La difficulté apparaît encore plus fortement lorsqu’une personne professant Christ commet un crime atroce. Supposons qu’un homme reconnu comme chrétien commette un meurtre ou un viol. Devons-nous conclure immédiatement qu’il n’a jamais été régénéré ? La doctrine classique de la persévérance ne le permet pas nécessairement, puisqu’elle reconnaît qu’un véritable croyant peut tomber dans un péché extrêmement grave. Il faudra donc attendre. S’il se repent et revient, on pourra considérer qu’il était bien régénéré. Mais s’il finit par abandonner Christ définitivement, toute son histoire sera relue autrement : sa foi, ses fruits, ses repentances passées pourront finalement être considérés comme non authentiques.

On arrive alors à une étrange situation : la fin de la vie devient l’interprète ultime de toute la vie spirituelle précédente.

C’est aussi à ce niveau qu’il faut distinguer la persévérance des saints du mouvement appelé “Free Grace”. Wayne Grudem, qui défend la doctrine de la persévérance des saints, critique fortement le Free Grace précisément parce que celui-ci refuse de faire de la persévérance et des œuvres l’évidence nécessaire de la régénération. Pour le Free Grace, une personne peut réellement avoir cru, avoir reçu la vie éternelle, puis ne pas persévérer, voire s’éloigner profondément de la foi, sans pour autant perdre le salut. Les œuvres, la fidélité et la persévérance concernent alors le discipulat, la communion et les récompenses, mais non la possession de la vie éternelle.

Les deux systèmes ne disent donc pas la même chose. Pourtant, ils ferment finalement la même porte. La doctrine de la persévérance des saints dit : s’il abandonne définitivement Christ, il n’avait jamais véritablement été sauvé. Le Free Grace peut dire : il était véritablement sauvé, il a abandonné, mais il reste sauvé. Dans les deux cas, une possibilité est refusée : qu’une personne ait réellement été régénérée, puis qu’elle abandonne volontairement et définitivement Christ et perde ainsi le salut reçu.

Pour le Free Grace, une personne peut réellement avoir cru, avoir reçu la vie éternelle, puis ne pas persévérer, voire s’éloigner profondément de la foi, sans pour autant perdre le salut. Les œuvres, la fidélité et la persévérance concernent alors le discipulat, la communion et les récompenses, mais non la possession de la vie éternelle.

L’Hyper-Grâce contemporaine arrive souvent à une conclusion semblable par encore un autre chemin. Historiquement, elle ne doit pas simplement être confondue avec le Free Grace. Une partie importante de son développement s’est produite dans le monde charismatique, sur un terrain déjà préparé par le Word of Faith. Des enseignants comme Kenneth Hagin avaient fortement insisté sur la justice du croyant en Christ. Beaucoup de chrétiens savaient parler de foi, de guérison ou d’autorité spirituelle, mais vivaient encore avec une profonde conscience de condamnation. L’affirmation de 2 Corinthiens 5:21, selon laquelle nous sommes devenus en Christ « justice de Dieu », pouvait alors produire une véritable libération. Le chrétien né de nouveau est juste en Christ.

Andrew Wommack se situe clairement dans cette évolution. Il conserve plusieurs grands thèmes du monde de la foi, mais met fortement l’accent sur la grâce, l’identité du croyant, la justice reçue et le caractère accompli du pardon. Joseph Prince poussera encore plus loin ce recentrage en faisant de la grâce la clé presque totale de sa prédication. Il s’agit bien d’une bifurcation doctrinale progressive à partir d’un univers commun.

Le problème n’est évidemment pas d’enseigner que le croyant est devenu justice de Dieu en Christ. C’est une vérité biblique essentielle. Le glissement intervient lorsqu’on en tire des conclusions qui vont beaucoup plus loin. Ce que Kenneth Hagin n’a jamais dit, ni enseigné, d’autres l’ont fait: puisque ma justice ne dépend pas de mes performances, on en vient à dire que ma conduite ne peut plus réellement affecter ma relation avec Dieu. Puisque tous mes péchés ont été portés à la croix, la confession du péché perd sa fonction traditionnelle. Puisque mon salut dépend entièrement de l’œuvre accomplie de Christ, aucune décision future ne pourrait finalement annuler ce salut, même l’abandon définitif de la foi.

C’est ici que des courants historiquement très différents finissent par se rencontrer autour d’une même sécurité absolue. Le calviniste dit : le véritable régénéré persévérera nécessairement. Le Free Grace dit : même s’il ne persévère pas, il reste sauvé. Certaines formes d’Hyper-Grâce affirment à leur tour que l’œuvre accomplie de Christ rend le salut irréversible. Les chemins sont différents, mais une même question reste sans réponse satisfaisante : que faisons-nous des avertissements bibliques adressés à ceux qui ont réellement cru ?

Il faut ici éviter l’excès inverse. Reconnaître la possibilité de l’apostasie ne signifie pas qu’un croyant perde son salut chaque fois qu’il pèche. Pierre a renié Jésus et a été restauré. Jean écrit aux croyants que, si quelqu’un pèche, nous avons un avocat auprès du Père. Il existe une différence immense entre tomber et abandonner Christ, entre traverser une grave période d’égarement et renoncer volontairement à la foi. La question n’est donc pas celle du chrétien imparfait. Elle est celle de l’apostat, de celui qui avait réellement cru et qui décide finalement de rejeter Celui en qui il avait placé sa foi.

Le calviniste dit : le véritable régénéré persévérera nécessairement. Le Free Grace dit : même s’il ne persévère pas, il reste sauvé. Certaines formes d’Hyper-Grâce affirment à leur tour que l’œuvre accomplie de Christ rend le salut irréversible.

C’est précisément parce que cette possibilité est grave que les avertissements du Nouveau Testament ont tant de force. « Demeurez en moi », « prenez garde », « retenez fermement », « ne vous détournez pas », « persévérez » ne sont pas des menaces destinées à maintenir les croyants dans une peur permanente. Ce sont des paroles adressées à des personnes qui ont réellement quelque chose à conserver. La grâce de Dieu et les avertissements de Dieu ne sont pas ennemis. Les avertissements eux-mêmes appartiennent à cette grâce qui nous appelle à demeurer attachés à Christ.

Il existe une différence immense entre tomber et abandonner Christ, entre traverser une grave période d’égarement et renoncer volontairement à la foi.

La question fondamentale n’est donc pas de savoir si Dieu est capable de garder ses enfants. Bien sûr qu’il l’est. Elle n’est pas non plus de savoir si notre salut repose sur nos œuvres. Il repose sur l’œuvre de Christ. La véritable question est beaucoup plus précise : Dieu a-t-il promis qu’une personne authentiquement régénérée ne pourra jamais, par une décision volontaire et définitive, abandonner la foi qu’elle avait réellement reçue ?

La doctrine de la persévérance des saints répond oui, puis elle interprète nécessairement toute apostasie comme la preuve qu’il n’y avait jamais eu de véritable régénération. C’est précisément ce mécanisme qu’il faut interroger. Car si nous devons transformer chaque personne qui abandonne la foi en quelqu’un qui ne l’avait jamais réellement possédée, nous risquons de ne plus écouter ce que les avertissements bibliques disent réellement.

Dieu a-t-il promis qu’une personne authentiquement régénérée ne pourra jamais, par une décision volontaire et définitive, abandonner la foi qu’elle avait réellement reçue ?

La sécurité du croyant ne se trouve pas dans une formule qui rend l’apostasie impossible par définition. Elle se trouve en Christ, dans la fidélité de Dieu, dans la puissance de sa grâce, et dans une foi qui continue librement à demeurer en lui.

La vraie persévérance

La vraie doctrine de la persévérance ne dit donc pas que Dieu garantit automatiquement qu’un chrétien ira jusqu’au bout. Elle dit que le croyant doit demeurer en Christ, garder la foi et continuer jusqu’à la fin. C’est exactement pour cela que Jésus parle de celui qui « persévérera jusqu’à la fin », que Paul demande de demeurer dans la bonté de Dieu, que l’auteur aux Hébreux avertit de ne pas se détourner du Dieu vivant, et que Jean revient sans cesse sur cette nécessité de demeurer. Ces exhortations n’ont de sens que si la persévérance est réelle, nécessaire, et si son abandon entraîne une véritable conséquence.

Cette conséquence, il faut la dire sans détour. Celui qui a réellement cru, puis renonce volontairement et définitivement à Christ, ne peut pas continuer à se réclamer du salut qu’il a abandonné. Il ne perd pas son salut parce qu’il a traversé une crise, commis un péché grave ou connu une période d’éloignement. Mais s’il finit sa course dans le rejet de Christ, s’il abandonne la foi qu’il avait réellement reçue, alors il ne demeure plus dans le salut. C’est précisément ce que les avertissements bibliques veulent empêcher. Ils ne sont pas là pour nous apprendre, après coup, que l’apostat n’avait jamais été croyant ; ils sont là pour empêcher le croyant de devenir apostat.

La persévérance n’est donc ni une œuvre par laquelle on mérite le salut, ni une preuve destinée à démontrer rétrospectivement qu’on avait été élu. Elle est la continuité de la foi par laquelle nous avons reçu le salut. Nous sommes sauvés par grâce, nous vivons par la foi, et nous sommes appelés à demeurer dans cette foi jusqu’au bout. Si nous tombons, Dieu relève. Si nous nous égarons, il appelle au retour. Mais si nous rejetons finalement Celui qui nous a sauvés, nous ne pouvons pas transformer ce rejet en sécurité éternelle. La grâce nous sauve, la grâce nous garde, mais elle ne rend jamais sans conséquence l’abandon définitif de Christ.

La grâce nous sauve, la grâce nous garde, mais elle ne rend jamais sans conséquence l’abandon définitif de Christ. Notre regard doit donc rester fixé sur celui qui nous a sauvés, avec cette promesse devant nous jusqu’au dernier jour :

« Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. » – Apocalypse 2:10

Deux types de connaissance

Une chose est certaine, si tout ce qui nous informe sont nos sens, nous ne marcherons jamais dans la plénitude que Dieu a prévue pour nous en envoyant Jésus sur la Croix. En revanche, cette plénitude ne vient que lorsque nous entrons dans une connaissance qui n’est pas humaine, mais une connaissance révélée… C’est de cela que l’on va parler.

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